Courir, courir, et puis parler

Pontifier dans le désert ou bonimenter les braves gens aurait fort à voir avec courir, jogger, marathoner. Si vous savez courir, vous pouvez discourir, question de souffle. C'est du moins, telle qu'exposée dans "La plus belle histoire du langage", aux Ed du Seuil, (voir post ci-dessous), l'une des hypothèses de l'origine du langage.
Le paléo-anthropologue Pascal Picq explique que nos bavardages ont commencé il y a deux millions d'années, dans la gorge d'Homo ergaster. Ce nôtre cousin ancien, le plus beau gaillard de l'époque - 1,60 m tout de même, contre 1,30m pour les autres hominidés - possède en effet un sacré attirail : cerveau plus gros, meilleure adaptation aux marches et à la course, et notons-le, un larynx qui permet de rudimentaires vocalises.


Voici qu'en outre ergaster s'avise de quitter l'Afrique et de "monter" vers l'Asie et l'Europe. Ce faisant il cavale. Une sorte de Forrest Gump, voyez ? Il court car comme dit le proverbe : "qui veut attraper la gazelle doit se lever avant le crapaud". Peu à peu chez ce chasseur l'athlète s'affine. Comme sa cage thoracique, qui de la forme cônique des hominidés passe à plus efficace, au tonneau (davantage de coffre). Et puis son larynx qui descend dans la gorge, pour une respiration plus aisée.

Hasard ? Nécessité ? Ce larynx plus bas offre aussi à notre parent d'il y a 80.000 générations de moduler les sons avec davantage de finesse. Bref de pouvoir tout à la fois gambader ET jacasser.

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(Plus techniquement : l'appareil phonatoire humain semble une "exaptation", c'est à dire une adaptation ayant obéi à des pressions sélectives autres, mais dont le résultat a, au passage, facilité une autre fonction, ici l'articulation des mots.)

Revenons à Ergaster. Inventif, loin de se contenter de s'adapter à son environnement, il transforme, bricole, creuse, construit : de jolis campements, des ateliers de boucherie... Vers 1,6 millions d'années il "invente" le biface. Riez, mais taillez un silex, on en causera.

Cette évolution traduit quelque chose de subtil. Epieux, bâtons à fouir, hachereaux, sphères de pierre : une boîte à outils apparaît. Ergasters use de carrières, emploie pierres dures, douces, ocre. Tout cela est "pensé". Comment imaginer que cela ne soit pas discuté, transmis, "dit" ?

La horde chasse sur un vaste territoire, s'y éparpille. On conçoit le besoin de dire : "A ce soir chérie", voire "Ma hache ? Non, car toi déjà casser la dernière". Ou encore : "pendant que ton homme à la chasse, nous aller dans buissons?"

Précisément, à quoi ressemblait cette langue primitive ? Ne glisse entre nos doigts que le sable des hypothèses. Les uns ruminent la théorie "ouah-ouah", parler par onomatopées. Les autres s'enflamment pour la théorie "miam-miam", où le premier son serait "mmmm", imitant le petit réclamant la tétée. Une longue route restant à parcourir jusqu'au "sluuurps" de Jacques Brel mangeant sa soupe.

Dereck Bickerton, spécialiste des pidgins, codes simples entre communautés ne parlant pas la même langue, opte pour le "moi Tarzan, toi Jane", aussi dit petit-nègre, ou babil des enfants, et encore langue des simples.

La grande étape, 500.000 ans avant nos jours, fut sans doute la conquête du feu. Savoir établir des foyers, conserver les braises, produire des flammes entrouvre les rideaux de la nuit. Homo erectus (successeur d'ergaster) comme aime à le dire Yves Coppens, est un conteur qui ne déteste pas se rassembler à la flambée, rigoler des actions de la journée, évoquer des disparus, s'enquérir des forces secrètes du monde. Des récits, des traditions, de l'imaginaire. De quoi lancer, enfin, de vraies langues.



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