Sculpture d'usage : l'étincelle du geste

Comment propulser un objet aux apparences innocentes à l’étage des "œuvre d’arts » ? En s’en servant. En le mettant en mouvement. En inter-agissant avec lui. C’est étonnant et cela fonctionne.

Envie de travaux pratiques ? Cap vers Bastille et la Galerie Maubert (jusqu’à fin octobre), à l’occasion d’une exposition rare et précieuse organisée par Isabelle Plat, consacrée aux travaux de cinq artistes (et trois générations).

Le courant artistique de la « sculpture d’usage » pose de manière intime et claire la question du statut de l’oeuvre, et cela en droite la ligne de sa sainteté Marcel Duchamp. Sauf qu’ici ce n’est plus le regard du public qui produit une oeuvre à partir d’un égouttoir ou d’une guidon et d’une selle, mais bien le geste, l'interaction, ses sens, l’usage qu’il va avoir de cet objet «inventé» à cette fin…

Un vrai frigo, une fausse fille... Allen Jones / Refrigerator / 2002 / Royal Academy of Arts

Ni « ready made », où l’objet « utile » devient dans l’esprit du scrutateur une sculpture et perd soudain et totalement sa fonction d'usage, ni artisanat ou design, répondant à des impératifs du confort quotidien, la sculpture d’usage « fonctionne »  autrement. 

Au premier regard, déjà, mais de manière indolore. Comme une première intention de désorganiser vos repères. Une invitation à s’interroger, s’approcher. Intrigué, on est sommé de toucher. D’utiliser. De poser son verre sur la femme-table. De s’asseoir sur l’un des poufs-pantalons d’Isabelle Plat. Faire ce qu’il est prévu que l’on fasse. Et c’est là que cela se passe : à chaque fois, que le geste du spectateur va produire une étincelle.

Dressez un siège... Isabelle Plat / Divertissement au lys/Photo : Mathias Lucas

Dès l’entrée, les sièges « divertissement au lys" mordent dans la question de la « gêne » . Il faut le dresser, l'articuler. Et s'asseoir. Je vous laisse en découvrir les conséquences sur place ou alors par ici... « Il est essentiel de s’éloigner de la question de l’oeuvre pour mieux y revenir » dit Isabelle.

A côté de nous trône la femme-réfrigérateur d’Allen Jones. La qualité du travail dénonçant la « femme-objet » de la fin du XXème siècle saute aux yeux. « A mon sens il est le premier à avoir fait de la sculpture d’usage. Avant lui Dali avec son canapé-lèvres (La Boca) inspiré de la bouche de Mae West approche la question, mais il s'agissait d'un décor de théâtre, pas vraiment d'usage» précise Isabelle.

Sur un plateau, en hauteur, des moulures en marbre évoquant des presses-livres annoncent le travail d’Elvire Bonduelledont on trouvera un imposant siège-moulure au sous-sol de la galerie, ainsi que les sièges cubiques ou plats "wood is good".

On descend quelques marches, pour déboucher sur une plage de sable gris, parcourue par une toupie de Gabrielle Conilh de Beyssac. « Chaque visiteur la met en mouvement, et c’est la trace qui se forme qui dessine un objet particulier » explique Isabelle. 

Roulez jeunesse..... Gabrielle Conilh de Beyssac / Photo : Mathias Lucas

Puis l'on rencontrera les imposants objets blancs de Nathalie Elemento. Dont le superbe "grand Casimir", un interrupteur géant, un bureau-étagère, une bibliothèque creuse, ainsi que le miroir disloqué intitulé « ceux qui restent », aux multiples points de vue. 

 Tout pour la maison habitée : Nathalie Elemento, bureau et interrupteur. Isabelle Plat, petit poumon-cendrier/Photo : Mathias Lucas

« J’étais peintre, mais je me suis mise à produire des objets d’usage, car je voulais me servir de mes oeuvres, vivre avec elles, qu’elles agissent sur moi au quotidien » explique Nathalie.


Nathalie Elemento, miroir disloqué. En reflet : cerveau-manteau-pneu-paillasson, Isabelle Plat

L'on pourra facilement se reposer les gambettes. Sur "Moulures", l'intimidant siège blanc d'Elvire Bonduelle, ou alors 
des poufs-pantalons, voire des poufs-cerveaux, ou alors se frotter les pieds aux paillassons-cerveaux d’Isabelle, produits avec des pastilles de pneus recyclés et des objets ayant eu des fonctions (la clôture électrique d’un pâturage, la veste rouge d’une amie, Isabelle C.), puis un autre et magnifique poumon-cendrier en résille métallique. 


 Elvire Bonduelle (à gauche)/Nathalie Elemento (à droite),et Isabelle Plat au centre : sièges-pantalons pouf-cerveau et poumon cendrier sur la table/ Photo : Mathias Lucas

« Dans le mouvement d’une commande réalisée pour un espace public, je continue à produire des cendriers qui renvoient à ce qui se passe lorsque l’on fume », sourit-elle.

Isabelle Plat / poumon-cendrier en résille métallique Photo : Mathias Lucas

M.U.R.S. : es-tu mobile ?

Une voix te dit "tu" et tu te retrouves un smartphone à la main (si tu n'en as pas, on t'en prête un, amigo). Cool, tu te connectes au Wifi de M.U.R.S., histoire de lire les instructions, te doter d'un pseudo cool, suivre une voix qui te fait marcher. Pas besoin de réfléchir. Pas le temps. Effets colorés, espaces énigmatiques, vastes jeux qui attendent d'être joués, et puis cette nuée de mobiles qui chantent comme autant de cigales glauques.



Tu veux en être. Sans t'en apercevoir tu es déjà en obéissance, dans la routine de la soumission, et cela d'autant plus volontiers que tu es venu au spectacle et que tu as payé ta place. Tu aides tes camarades dont le terminal plante, ou qui ne parviennent pas à se connecter. Voilà. Tout le monde est prêt ?  Des animateurs surgissent sur les scènes surélevées, la musique devient forte, l'écran de ton phone t'attribue une couleur et tu dois rejoindre ton camp. Maintenant...

On te hurle de faire ceci ou cela. Musique de garage. Mouvements de groupes. Ici on peut parier sur les cours de bourse, faire l'écolo sympa en rebouchant et rangeant des bouteilles de plastique, sauter et danser en se laissant trier sans protester entre "beaux" et "moches", participer à des concours débiles et devenir célèbre sans la moindre raison.

Prochaine étape on choisit des boucs émissaires et on leur jette des trucs. Bon, très vite ce n'est guère plus ludique qu'une soirée en boîte de nuit et tu te demandes si ce sera tout. 

Boum. Tout bascule. Une explosion, du noir, du vacarme, des fumées et des odeurs âcres. L'on te tend un masque. Quelqu'un te bouscule et te le vole. Les gens commencent à courir. On te propose de trahir ton camp. D'éviter les "contaminés". De lancer des saloperies sur des "riches" qui tentent de fuir. Tu trouves une protection en plastique et tu l'enfiles pour te protéger. On ne te dira pas tout. L'inattendu, c'est la vie.

Ce n'est ni réussi ni raté. C'est une tentative de critique de notre dépendance aux technologies, aux abus qu'elle peut promouvoir. Pour concevoir M.U.R.S. les membres de la Fura Dels Baus disent avoir travaillé avec des laboratoires, du MIT, du Futurelab de Linz, d'Open Systems à Barcelone etc. Pffff... Si l'énergie des acteurs est au rendez-vous, cela reste un spectacle, et au fond tu restes en dehors, avec de la distance, et tu sais que c'est un jeu. Alors quand on te hurle qu'il faut te protéger en te recouvrant de film de plastique, tu ris. Jusqu'à l'instant suivant, où tu décides de faire ce que ton mobile te dit, mais pour jouer...



La Fura Dels Baus, compagnie catalane connue pour des spectacles et mises en scènes hors normes, s'auto-définit comme " une compagnie en processus d’évolution constant" avec le désir d'une "re-conceptualisation... de l’espace théâtral et du public".

M.U.R.S., jusqu'au 28 juin 2015 à La Villette (Grande Halle) à Paris, Entrée à 10 euros/personne pour des groupes à partir de 5 personnes.

Golden silence

Du silence. Qui coule sur toi comme si tu pouvais nager et boire dedans. Pourtant la musique de Brian Eno est à fond, si forte que tes tympans sont au seuil de la douleur. Mais cette musique n'est qu'un vacarme blanc. Un brouillard transparent sur le désert. Et comme si tout ce bruit n'existait pas, toi tu ne sens que le silence au-delà. Car onze danseurs sont là, qui avancent d'une manière si lente et si mesurée que ton cɶur a envie de ne plus battre autrement qu'à cette infinie lenteur.

C'est le prologue de Golden Hours (As you like it), la pièce qu'Anne Theresa de Keersmaeker consacre au temps, à la danse (transcendance) des genres en s'inspirant de Shakespeare, bien sur, mais aussi du musicien fusion-pop Brian Eno.

Autant te le dire. Après ce prologue, durant près d'une heure tu auras peut-être envie comme moi de remuer tes propres jambes et de courir. De quitter la salle. Ce que font certains.

Car les danseurs sont dans le silence. Le vrai cette fois. Sans musique bruyante dedans. Dans le silence parfait du ciel venu occuper ce plateau vaste et noir. Au seul rythme des vers de Shakespeare, qu'ils se récitent en eux et montrent de leurs corps et de leurs gestes.  Alors les deux premiers actes sont longs. Mais peut-être faut-il un peu de temps et de patience pour comprendre un autre langage ? Le monde est glacial et lent. Rien de mauvais là-dedans. Il faut prendre et se donner les moyens de traverser le temps. On se parle mais si peu désormais. Peut-être même plus assez pour comprendre quoi que ce soit ?

Soudain cela s'ouvre. Les causes trouvent leurs effets, quelque chose se passe entre les acteurs qui viennent dire le texte avec d'autres mouvements, d'autres espaces. On entre dans un temps et un espace plus humain, qui s'étire dans ton regard jusqu'à occuper toutes tes pensées. Tu te prends à sourire. A sentir de la légèreté et de la folie. de la passion pour trois fois rien.

Le lendemain en te réveillant tu entends non pas les mots de Shakespeare en toi, mais chanter tout ce qu'il y avait dans sa pièce. Comme le vent sur les arbres de la forêt où tout change. La forêt de tous les dangers et de toutes les lumières, avec ses gredins et ses loups, ses magies et ses espoirs. Une traversée où l'on imagine que l'on pourrait tout imaginer. Même soi.


Golden Hours (As you like it)

Théâtre de la Ville, Paris (15 juin 2015)