Golden silence

Du silence. Qui coule sur toi comme si tu pouvais nager et boire dedans. Pourtant la musique de Brian Eno est à fond, si forte que tes tympans sont au seuil de la douleur. Mais cette musique n'est qu'un vacarme blanc. Un brouillard transparent sur le désert. Et comme si tout ce bruit n'existait pas, toi tu ne sens que le silence au-delà. Car onze danseurs sont là, qui avancent d'une manière si lente et si mesurée que ton cɶur a envie de ne plus battre autrement qu'à cette infinie lenteur.

C'est le prologue de Golden Hours (As you like it), la pièce qu'Anne Theresa de Keersmaeker consacre au temps, à la danse (transcendance) des genres en s'inspirant de Shakespeare, bien sur, mais aussi du musicien fusion-pop Brian Eno.

Autant te le dire. Après ce prologue, durant près d'une heure tu auras peut-être envie comme moi de remuer tes propres jambes et de courir. De quitter la salle. Ce que font certains.

Car les danseurs sont dans le silence. Le vrai cette fois. Sans musique bruyante dedans. Dans le silence parfait du ciel venu occuper ce plateau vaste et noir. Au seul rythme des vers de Shakespeare, qu'ils se récitent en eux et montrent de leurs corps et de leurs gestes.  Alors les deux premiers actes sont longs. Mais peut-être faut-il un peu de temps et de patience pour comprendre un autre langage ? Le monde est glacial et lent. Rien de mauvais là-dedans. Il faut prendre et se donner les moyens de traverser le temps. On se parle mais si peu désormais. Peut-être même plus assez pour comprendre quoi que ce soit ?

Soudain cela s'ouvre. Les causes trouvent leurs effets, quelque chose se passe entre les acteurs qui viennent dire le texte avec d'autres mouvements, d'autres espaces. On entre dans un temps et un espace plus humain, qui s'étire dans ton regard jusqu'à occuper toutes tes pensées. Tu te prends à sourire. A sentir de la légèreté et de la folie. de la passion pour trois fois rien.

Le lendemain en te réveillant tu entends non pas les mots de Shakespeare en toi, mais chanter tout ce qu'il y avait dans sa pièce. Comme le vent sur les arbres de la forêt où tout change. La forêt de tous les dangers et de toutes les lumières, avec ses gredins et ses loups, ses magies et ses espoirs. Une traversée où l'on imagine que l'on pourrait tout imaginer. Même soi.


Golden Hours (As you like it)

Théâtre de la Ville, Paris (15 juin 2015)

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