Nuraghes : un mystère plus vaste que la Sardaigne


 A chaque fois c'est la même histoire. Lorsque la minuscule et vrombissante automobile de mes chers amis sardes slalome et grimpe par les petites routes pour se rapprocher du plateau central de leur île délicieuse, invariablement, immanquablement la conversation retombe sur l'épais et sombre mystère des "Nuraghes".


Comme la plupart des non-Sardes vous n'avez sans doute jamais entendu un traître mot à propos de ces "nuraghes", légions de constructions mégalithiques qui jonchent la Sardaigne. Ni évoquer cette intrigante civilisation disparue des Tyrrhéniens, ou encore "bâtisseurs de nuraghes" (prononcer "nouragues") et l'incontournable question : mais pourquoi ces gars-là, s'échinèrent-ils durant des siècles à ériger des dizaines de milliers de constructions fortifiées à travers leur île ? Des sortes de tourelles. En fait c'était un pays de prouesses, la Sardaigne d'il y a quarante siècles (les plus anciens nuraghes furent érigés vers le XVIIIème siècle  avant J.-C.), car ces édifices comptaient alors parmi les plus imposants et complexes réalisés par des humains.


Les Nuraghes, majoritairement répartis dans le nord-ouest et le sud de la Sardaigne, ne sont pas bien difficiles à trouver : érigés comme des phares par les plaines et vallée, l'on en recense près de huit mille. Mais certains spécialistes pensent que l'on en retrouverait plus de vingt mille, si l'on se mettait à rechercher tous ceux que les éboulements et l'ensevelissement du temps ont dérobé au premier regard.

Lorsque qu'après avoir garé la voiture et dégusté quelques délicieux fromages de brebis au lait cru (vous trouverez facilement un vendeur de pecorino aux parages d'un nuraghe), vous traverserez la prairie et approchez de votre premier mégalithe vous vous direz que cela n'est pas si impressionnant. Et que cette légende ressemble en fait à un gros canular plaqué sur de non moins gros tas de cailloux. Ne vous fiez pas à votre première impression. Un nuraghe est certes moins spectaculaire que les édifices de Kheops ou la Muraille de Chine, mais chaque enjambée qui vous en rapprochera attisera votre intérêt. Et lorsque vous parviendrez au pied de l'empilement de pierres volcaniques, vous serez sidéré par l'ampleur et la sophistication de la construction. Car tout cela semble conçu et réalisé pour traverser les millénaires, les guerres et la disparition des civilisations.

J'ai eu cet hiver le plaisir de visiter l'édifice de Santu Antine, encore nommé "Sa domo de su Re" (la Maison du Roi), sur la commune de Torralba, non loin de Sassari. Le site le plus impressionnant de l'île, et dont l'occupation aurait commencé au XVI-ème siècle avant J.-C. (l'époque du bronze moyen), et occupé, excusez du peu, jusqu'au IV-ème siècle de notre ère.


On y pénètre par une enceinte fortifiée de larges et solides murs,  puis on découvre des tours à la structure composite : une couche externe d'énormes pierres emboitées à vif, sans taille d'ajustement, et dont les dimensions diminuent avec la hauteur de l'édifice, puis une couche intermédiaire, faite de rocs plus modestes et de terre, et enfin une structure formant un dôme (une sorte de tholos mycénien, ou voûte en pierre plates empilées). L'on traverse au passage une cour, pour découvrir que l'on se trouve soudain bien à l'abri des dangers de la plaine, des pirates et des envahisseurs = la tour centrale est flanquée de trois sœurs périphériques, formant une enceinte redoutable.

En hauteur subsistent aujourd'hui deux des trois étages édifiés à l'origine. On les visite, et l'on y grimpe aussi facilement que si la construction datait d'hier. De là-haut c'et encore plus limpide. Le nuraghe prend un air de jeu de construction pour Titans. Des géants se seraient amusés à entasser et consolider des blocs de plusieurs tonnes sur vingt deux mètres de hauteur, selon un plan ménageant couloirs, portes, pièces, ouvertures vers l'extérieur (avec angles de vision et/ou de tir), escaliers en spirale dans l'épaisseur des murs, réserves, puits, ventilations,  et surtout ces trois niveaux avec système de circulation sur deux d'entre eux !

La hauteur du donjon central est au final impressionnante, car aucun relief alentour ne vient le concurrencer. On dit qu'elle a pu dépasser 24 mètres, avant son érosion. De là-haut (dix-huit mètres aujourd'hui, car le dome supérieur est manquant) l'on découvrira la campagne alentour, d'autres nuraghes, et au pied du fortin, blotti contre lui, les murs de 14 petites maisons. Tout un village en fait, dont les fouilles ont révélé qu'il devait être bien plus étendu, et avait également été investi à l'époque romaine...

La question revient alors à l'esprit. Quelle était la fonction des nuraghes Temple ? Sémaphore ? Protection du village, de la populations et et des récoltes? Résidence du seigneur local ? Pour peu l'on imaginerait que tout ai commencé comme dans les "Sept samouraï" de Kurosawa, par le besoin des paysans d'en finir avec les voleurs de récoltes... Une simple fortification devenant peu à peu un édifice ayant d'autres fonctions. Certains avancent ainsi que le réseau de nuraghes permettait de communiquer, à s'avertir à travers l'île lorsque des navires suspects apparaissent au large des côtes.

Il est difficile de se faire une opinion définitive, tant la civilisation de ces bâtisseurs a laissé peu d'informations et de traces exploitables. Il est probable que par la durée de leur présence ces édifices aient connu plusieurs usages. Le meilleur argument en étant la dévotion au culte lunaire, vers le Xème siècle avant notre ère.


Sculpture d'usage : l'étincelle du geste

Comment propulser un objet aux apparences innocentes à l’étage des "œuvre d’arts » ? En s’en servant. En le mettant en mouvement. En inter-agissant avec lui. C’est étonnant et cela fonctionne.

Envie de travaux pratiques ? Cap vers Bastille et la Galerie Maubert (jusqu’à fin octobre), à l’occasion d’une exposition rare et précieuse organisée par Isabelle Plat, consacrée aux travaux de cinq artistes (et trois générations).

Le courant artistique de la « sculpture d’usage » pose de manière intime et claire la question du statut de l’oeuvre, et cela en droite la ligne de sa sainteté Marcel Duchamp. Sauf qu’ici ce n’est plus le regard du public qui produit une oeuvre à partir d’un égouttoir ou d’une guidon et d’une selle, mais bien le geste, l'interaction, ses sens, l’usage qu’il va avoir de cet objet «inventé» à cette fin…

Un vrai frigo, une fausse fille... Allen Jones / Refrigerator / 2002 / Royal Academy of Arts

Ni « ready made », où l’objet « utile » devient dans l’esprit du scrutateur une sculpture et perd soudain et totalement sa fonction d'usage, ni artisanat ou design, répondant à des impératifs du confort quotidien, la sculpture d’usage « fonctionne »  autrement. 

Au premier regard, déjà, mais de manière indolore. Comme une première intention de désorganiser vos repères. Une invitation à s’interroger, s’approcher. Intrigué, on est sommé de toucher. D’utiliser. De poser son verre sur la femme-table. De s’asseoir sur l’un des poufs-pantalons d’Isabelle Plat. Faire ce qu’il est prévu que l’on fasse. Et c’est là que cela se passe : à chaque fois, que le geste du spectateur va produire une étincelle.

Dressez un siège... Isabelle Plat / Divertissement au lys/Photo : Mathias Lucas

Dès l’entrée, les sièges « divertissement au lys" mordent dans la question de la « gêne » . Il faut le dresser, l'articuler. Et s'asseoir. Je vous laisse en découvrir les conséquences sur place ou alors par ici... « Il est essentiel de s’éloigner de la question de l’oeuvre pour mieux y revenir » dit Isabelle.

A côté de nous trône la femme-réfrigérateur d’Allen Jones. La qualité du travail dénonçant la « femme-objet » de la fin du XXème siècle saute aux yeux. « A mon sens il est le premier à avoir fait de la sculpture d’usage. Avant lui Dali avec son canapé-lèvres (La Boca) inspiré de la bouche de Mae West approche la question, mais il s'agissait d'un décor de théâtre, pas vraiment d'usage» précise Isabelle.

Sur un plateau, en hauteur, des moulures en marbre évoquant des presses-livres annoncent le travail d’Elvire Bonduelledont on trouvera un imposant siège-moulure au sous-sol de la galerie, ainsi que les sièges cubiques ou plats "wood is good".

On descend quelques marches, pour déboucher sur une plage de sable gris, parcourue par une toupie de Gabrielle Conilh de Beyssac. « Chaque visiteur la met en mouvement, et c’est la trace qui se forme qui dessine un objet particulier » explique Isabelle. 

Roulez jeunesse..... Gabrielle Conilh de Beyssac / Photo : Mathias Lucas

Puis l'on rencontrera les imposants objets blancs de Nathalie Elemento. Dont le superbe "grand Casimir", un interrupteur géant, un bureau-étagère, une bibliothèque creuse, ainsi que le miroir disloqué intitulé « ceux qui restent », aux multiples points de vue. 

 Tout pour la maison habitée : Nathalie Elemento, bureau et interrupteur. Isabelle Plat, petit poumon-cendrier/Photo : Mathias Lucas

« J’étais peintre, mais je me suis mise à produire des objets d’usage, car je voulais me servir de mes oeuvres, vivre avec elles, qu’elles agissent sur moi au quotidien » explique Nathalie.


Nathalie Elemento, miroir disloqué. En reflet : cerveau-manteau-pneu-paillasson, Isabelle Plat

L'on pourra facilement se reposer les gambettes. Sur "Moulures", l'intimidant siège blanc d'Elvire Bonduelle, ou alors 
des poufs-pantalons, voire des poufs-cerveaux, ou alors se frotter les pieds aux paillassons-cerveaux d’Isabelle, produits avec des pastilles de pneus recyclés et des objets ayant eu des fonctions (la clôture électrique d’un pâturage, la veste rouge d’une amie, Isabelle C.), puis un autre et magnifique poumon-cendrier en résille métallique. 


 Elvire Bonduelle (à gauche)/Nathalie Elemento (à droite),et Isabelle Plat au centre : sièges-pantalons pouf-cerveau et poumon cendrier sur la table/ Photo : Mathias Lucas

« Dans le mouvement d’une commande réalisée pour un espace public, je continue à produire des cendriers qui renvoient à ce qui se passe lorsque l’on fume », sourit-elle.

Isabelle Plat / poumon-cendrier en résille métallique Photo : Mathias Lucas

M.U.R.S. : es-tu mobile ?

Une voix te dit "tu" et tu te retrouves un smartphone à la main (si tu n'en as pas, on t'en prête un, amigo). Cool, tu te connectes au Wifi de M.U.R.S., histoire de lire les instructions, te doter d'un pseudo cool, suivre une voix qui te fait marcher. Pas besoin de réfléchir. Pas le temps. Effets colorés, espaces énigmatiques, vastes jeux qui attendent d'être joués, et puis cette nuée de mobiles qui chantent comme autant de cigales glauques.



Tu veux en être. Sans t'en apercevoir tu es déjà en obéissance, dans la routine de la soumission, et cela d'autant plus volontiers que tu es venu au spectacle et que tu as payé ta place. Tu aides tes camarades dont le terminal plante, ou qui ne parviennent pas à se connecter. Voilà. Tout le monde est prêt ?  Des animateurs surgissent sur les scènes surélevées, la musique devient forte, l'écran de ton phone t'attribue une couleur et tu dois rejoindre ton camp. Maintenant...

On te hurle de faire ceci ou cela. Musique de garage. Mouvements de groupes. Ici on peut parier sur les cours de bourse, faire l'écolo sympa en rebouchant et rangeant des bouteilles de plastique, sauter et danser en se laissant trier sans protester entre "beaux" et "moches", participer à des concours débiles et devenir célèbre sans la moindre raison.

Prochaine étape on choisit des boucs émissaires et on leur jette des trucs. Bon, très vite ce n'est guère plus ludique qu'une soirée en boîte de nuit et tu te demandes si ce sera tout. 

Boum. Tout bascule. Une explosion, du noir, du vacarme, des fumées et des odeurs âcres. L'on te tend un masque. Quelqu'un te bouscule et te le vole. Les gens commencent à courir. On te propose de trahir ton camp. D'éviter les "contaminés". De lancer des saloperies sur des "riches" qui tentent de fuir. Tu trouves une protection en plastique et tu l'enfiles pour te protéger. On ne te dira pas tout. L'inattendu, c'est la vie.

Ce n'est ni réussi ni raté. C'est une tentative de critique de notre dépendance aux technologies, aux abus qu'elle peut promouvoir. Pour concevoir M.U.R.S. les membres de la Fura Dels Baus disent avoir travaillé avec des laboratoires, du MIT, du Futurelab de Linz, d'Open Systems à Barcelone etc. Pffff... Si l'énergie des acteurs est au rendez-vous, cela reste un spectacle, et au fond tu restes en dehors, avec de la distance, et tu sais que c'est un jeu. Alors quand on te hurle qu'il faut te protéger en te recouvrant de film de plastique, tu ris. Jusqu'à l'instant suivant, où tu décides de faire ce que ton mobile te dit, mais pour jouer...



La Fura Dels Baus, compagnie catalane connue pour des spectacles et mises en scènes hors normes, s'auto-définit comme " une compagnie en processus d’évolution constant" avec le désir d'une "re-conceptualisation... de l’espace théâtral et du public".

M.U.R.S., jusqu'au 28 juin 2015 à La Villette (Grande Halle) à Paris, Entrée à 10 euros/personne pour des groupes à partir de 5 personnes.

Golden silence

Du silence. Qui coule sur toi comme si tu pouvais nager et boire dedans. Pourtant la musique de Brian Eno est à fond, si forte que tes tympans sont au seuil de la douleur. Mais cette musique n'est qu'un vacarme blanc. Un brouillard transparent sur le désert. Et comme si tout ce bruit n'existait pas, toi tu ne sens que le silence au-delà. Car onze danseurs sont là, qui avancent d'une manière si lente et si mesurée que ton cɶur a envie de ne plus battre autrement qu'à cette infinie lenteur.

C'est le prologue de Golden Hours (As you like it), la pièce qu'Anne Theresa de Keersmaeker consacre au temps, à la danse (transcendance) des genres en s'inspirant de Shakespeare, bien sur, mais aussi du musicien fusion-pop Brian Eno.

Autant te le dire. Après ce prologue, durant près d'une heure tu auras peut-être envie comme moi de remuer tes propres jambes et de courir. De quitter la salle. Ce que font certains.

Car les danseurs sont dans le silence. Le vrai cette fois. Sans musique bruyante dedans. Dans le silence parfait du ciel venu occuper ce plateau vaste et noir. Au seul rythme des vers de Shakespeare, qu'ils se récitent en eux et montrent de leurs corps et de leurs gestes.  Alors les deux premiers actes sont longs. Mais peut-être faut-il un peu de temps et de patience pour comprendre un autre langage ? Le monde est glacial et lent. Rien de mauvais là-dedans. Il faut prendre et se donner les moyens de traverser le temps. On se parle mais si peu désormais. Peut-être même plus assez pour comprendre quoi que ce soit ?

Soudain cela s'ouvre. Les causes trouvent leurs effets, quelque chose se passe entre les acteurs qui viennent dire le texte avec d'autres mouvements, d'autres espaces. On entre dans un temps et un espace plus humain, qui s'étire dans ton regard jusqu'à occuper toutes tes pensées. Tu te prends à sourire. A sentir de la légèreté et de la folie. de la passion pour trois fois rien.

Le lendemain en te réveillant tu entends non pas les mots de Shakespeare en toi, mais chanter tout ce qu'il y avait dans sa pièce. Comme le vent sur les arbres de la forêt où tout change. La forêt de tous les dangers et de toutes les lumières, avec ses gredins et ses loups, ses magies et ses espoirs. Une traversée où l'on imagine que l'on pourrait tout imaginer. Même soi.


Golden Hours (As you like it)

Théâtre de la Ville, Paris (15 juin 2015)

Red Hoock (la fille qui soudain lisait)


(nouvelle, série mosaïque) 
Ce jour là surgit du taxi à Brooklyn non loin d'un bar non loin d'une ancienne barge faisant office de musée et de conservatoire de la vie maritime déjà presque ensevelie des quais jadis affairés de Red Hoock et de quelques mouettes rieuses perchées sur le fil du téléphone coupé une chouette fille en trench mastic. La suivait comme un chien une valise à roulettes et à laisse d'acier. Elle débarquait de Paris. Cet ami de son père venait de s'évaporer dans l'espace en miettes d'atomes bien des années après son père lui-même et dans une lettre de notaire elle avait appris qu'il lui léguait la bibliothèque (en fait celle de son père, qu'il avait "empruntée").

Et donc elle se tenait là dans l'entrée que lui avait ouverte un déménageur ses jambes tendues comme s'il s'agissait de définir un pivot à la rotation de l'univers de belles jambes de femme ayant déjà parcouru le monde sans même chercher à trop éviter les coups et les égratignures. Le genre de fille qui avance et voit plus tard. Elle n'hésita donc guère mais fit tout de même le contraire de ce qu'elle avait cru qu'elle allait faire.

Elle fit non de la tête aux deux déménageurs qui s'apprêtaient à emporter les cartons. Oui cela voulait dire non. Elle allait prendre le temps de voir les livres de son père. De là où ses jambes étaient plantées dans le parquet de cette petite bicoque de bois éclaboussée par le soleil du matin et fendillée de tous les cyclones remontés jusqu'à l'East River elle avait les yeux qui suivaient les dos des livres apparaissant entre les cartons. Une seule question lui venait face à ce fatras puant le papier humide. Une seule. Pourquoi lit-on ? Tout le monde raconte qu'il s'agit de se distraire, que l'on bouquine comme on va au cinéma, pour passer sa vite sur un coussin de notes agréables. Et que pour ça les mangas ou les polars en général font très bien le boulot. Et sinon les comédies sentimentales. L'amertume de sa salive lui disait que non. Son père détestait se distraire. Elle entendit alors la voix de son père oui la même voix qu'elle trouvait si rasoir et lente quand il tentant de planter des conseils en elle lorsqu'elle n'avait en elle que la hâte de filer de lui échapper tant elle avait honte de son teint pâle et de ses vêtements élimés de vieil homme négligé.

Elle s'assit sur une marche fendue de l'escalier vitrifié. Oh elle ne lirait pas tout ça non. Mais elle regarderait. Elle choisirait. Et sur cette centaine de caisses de livres, elle en emporterait une dizaine. Elle se donnait un mois pour cela. Face à la mer dans cette petite bicoque où son père avait vécu avant l'autre vieux et où elle n'était jamais venue le voir.
Qui lisait encore des livres ?
Personne.

Ce n'était pas qu'une question de temps de cerveau disponible de tablettes ou de Smartphones. Non peu à peu les gens avaient oublié ce que signifiait se plonger dans un livre épais, lui consacrer une nuit de passion, ou un trajet de train. Peu à peu tout le monde ou presque avait opté pour le bavardage permanente te les petites saillies amusantes. Et les grands livres s'étaient effacés en silence, au fur et à mesure que les auteurs renonçaient et que les éditeurs se mettaient à privilégier de la littérature courte et facile, écrite en moins de deux semaines, pour atteindre le public avant qu'une drame ne soit oublié où les traces d'une guerre effacées.

Que disait-il déjà le vieil abruti ? Quelque chose comme " il n'y a rien qui t'ouvre le monde comme un bon livre. Dans un de ces livres celui qui l'a écrit a mis toute la sagesse tout le murmure profond qu'il a cru comprendre du monde. Et toi, en allant l'écouter, tu vas voir déferler en cascades autour de toi tout un peuple d'ombres qui s'agitaient autour de ta vie. Rien ne peut te faire cela aussi bien que le livre écrit par la sueur et l'effroi d'un auteur sincère. Rien. Il te suffira se sentir si ses phrases tiennent ou bien s'il fait du chiqué. Et cela tu le saurais en moins de dix pages. Ne lis pas de mauvais livres. Ou alors avec un peu de honte."

Ce vieux fou. Il avait fini avec des moyens misérables, écarté de son université par quelques manœuvres, déjà trop âgé pour retrouver un poste dans un autre collège, et ses manuscrits avaient été refusés par les éditeurs lui avait-on dit. 

Elle tapota une cigarette l'alluma toussa deux fois avant d'y remettre les lèvres et ouvrit un premier livre au hasard, attirée par le blanc très pur de sa couverture traversée par un arbre penché par le vent. Voyons ce que cet ouragan prétend comprendre aux tréfonds de l'univers.