«Elle a décollé, sa fusée ? »

Cela se passe au début des années 80. La première fois que le jeune apprenti que j’étais fut expédié à Kourou, en notre lointaine Guyane. Ariane, la fusée européenne, n’était pas encore tout à fait « finalisée». La coquine parfois s'imaginait que sa mission consistait à aller coincer des bulles au fond de l’Atlantique. A la vitesse de la foudre alors, à Paris et à Cayenne, on planquait le champagne, on minimisait l’incident, et l’on faisait trinquer quelques lampistes.

En conséquence de quoi mon agence, (l’AFP pas la CIA) dépêchait pour chaque lancement au Centre spatial un journaliste « scientifique ». Sa mission : constater sur place que l’Ariane avait filé bien droit vers le ciel, conformément aux prétentions de l’autre agence (spatiale, pas la CIA), et dans le cas contraire, tenter de dénicher les vraies raisons du dramatique bouillon. C’est-à-dire pénétrer dans la langue de bois à coups de machette, ou mieux, dénicher l’expert qui sous couvert d’anonymat soulagerait ses nerfs en détaillant la cause de ce qui avait coûté des centaines de millions.


Mais bon, lorsque tout allait bien, le « clou » de l’expédition était un URGENT victorieux. La dépêche, élégante comme du Pouchkine, qui, une quinzaine de minutes après le rugissement des tuyères du premier étage, signait la victoire. Du genre :


ESPACE-ARIANE
TT H RR MN
URGENT
SUCCES LANCEMENT ARIANE

KOUROU, RR sept AAAA (AFP) - Le lanceur européen Ariane a décollé à XXhTTmn GMT du centre spatial de Kourou (Guyane Française), a pu constater l’AFP sur place. La mission s’est déroulée sans incident, et le satellite POUET que transportait le lanceur européen a été mis sur l’orbite visée par les techniciens du centre de contrôle. Les paramètre sont « nominaux » précise-t-on au Centre Spatial Guyanais.
pal/


Oui, « pal » était mon obscure gloire à moi. Ma « signature ».

Mais voilà. Si je suis retourné à Kourou 15 autres fois, ce jour-là, le premier, les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu.

Le premier papillon frappa dans l’avion. Par crainte d’arriver fatigué à Kourou, j’avalai une pilule à sommeil. Le second hyménoptère me cueillit à la descente. Sur le tarmac surchauffé, dans l’air moite aux odeurs de terres rouges et acides de Cayenne, des membres du Centre Spatial avaient improvisé un piège amical, à base de « Ti’punch ». Après douze heures d’avion, et à moitié endormi, cela se boit comme du lait.

Une heure de car de sueur et de soif plus tard, à Kourou, nouveau papillon : musique, danseuses guyanaises et verres de « planteur ».

Par hasard, je trouve ma chambre, m’effondre raide comme un cocotier, et sombre dans la béatitude de la cuite absolue.

Lorsque j’émergeai, Ariane avait festoyé dans l’espace depuis longtemps. J’avais dormi 16 heures !

Bref, j’étais viré. Ma jeune carrière d’agencier s’arrêtait là.

Comme je contemplais la houle boueuse qui court de Kourou jusqu’à l’île du Diable et jadis portait les chaloupes au bagne, on frappa. C’était ma consoeur de Reuter. Ma concurrente, plutôt. Jolie, brune, souriante.

- How are you, AFP ?

Elle s'assit et m’expliqua. Comme le car des journalistes devait repartir pour le Centre de contrôle et le compte à rebours du lancement, deux ou trois confrères m’avaient cherché. Et fait ouvrir ma chambre avec un passe. Je ne tenais pas debout, avec mon mélange. Dans mon dossier, elle avait pu dénicher le numéro à appeler pour dicter le rituel "urgent". Pour le reste, elle connaissait notre métier.

Elle me laissa là, à dégriser, se rendit au lancement, appela ma rédaction en chef, inventant que j’avais un incident de téléphone sur le site d’observation éloigné où je me trouvais, qui m'empêchait de joindre Paris. Elle prétendit que je lui avais demandé comme un service de donner le feu vert pour les urgents, également préparés à Paris, en cas de problème de transmissions.

À deux heures du matin (à Paris), le Kador de permanence, fatigué et rompu à d’autres combats, lui répliqua : «Bon, on s’en fout. Alors elle a décollé sa fusée ? On peut balancer ?»

Bref ma concurrente directe, avec laquelle nous nous combattions d’habitude pour « passer » sur le fil une dépêche une minute avant l’autre, venait de me sauver des eaux. Il ne me restait plus qu’à rédiger, malgré la migraine, un papier de suivi, plus développé.

Je l’embrassai. Pas seulement comme du bon pain. Et n'ai plus jamais pris de somnifères avec mon rhum.

Bon, je rassure les pessimistes. Tout n’est pas fleur bleue sur la planète presse. J’ai connu ce correspondant en poste à Moscou pour une grande chaîne de télévision, qui soudoyait la téléphoniste de cet endroit reculé du Kazakhstan afin que la seule ligne disponible soit rigoureusement « en panne » pour les autres journaux.

1 commentaire:

carambouille a dit…

DES NOMS, DES NOMS!
On hésite: préfère-t-on connaître celui de la délicieuse brunette (et plus si aff.), ou celui de l'affreux correspondant, certainement trusteur de caviar en sus? La lumière, ou le côté obscur de la force?