Ulysse et les gros cochons

Qu'aperçoit Ulysse au-delà de l'horizon ?

La flotte d'Ithaque est sur le retour. L'armée et son roi vainqueur sont poursuivis par la colère d'Athéna. Expiant d'orient en occident les crimes de leurs succès contre Troie. Ils doivent apprendre que tout n'appartient pas aux hommes et que victoire n'est pas bain de sang.

Il y a cette cinquième étape de l'Odyssée. Après avoir perdu tous les navires de son escadre hormis le sien Ulysse parvient sur les rives de l'île d'Aea. A peine la nef à l'abri, des marins chassent et tuent de manière sanglante un magnifique cerf dont ils font leur repas.

Vingt hommes partent en éclaireurs. Ils réalisent alors que sur cette terre boisée et accueillante les animaux se laissent approcher et caresser. La nature s'offre tant qu'ils ressentent que dans ce monde à l'envers eux sont des fauves et les créatures sauvages d'innocents sacrifiés. Le trouble naît en eux.

Au terme de leur marche ils découvrent la demeure de la divine Circé. La fille d'Helios (le soleil) et de la nymphe Persée, descendante des Titans, petite fille du Ciel (Ouranos) et de la Terre (Gaïa) est présentée comme la maîtresse des philtres et des transmutations. Elle est l'incarnation de la connaissance. De ces savoirs la magicienne va user pour servir aux Grecs la plus étrange leçon de leur périple.

Pour commencer elle leur fait avaler une potion qui transforme les éclaireurs en pourceaux. Une autre lecture propose que les soldats aux sens enfiévrés se ruent sur les servantes du palais (se roulent dans la fange, les violents ?). Oubliant leurs épouses d'Ithaque ils se comportent en porcs.

L'un s'échappe et court prévenir Ulysse.

Enfermés, nourris, traités par Circé comme des cochons les grecs sont désormais incapables d'endiguer leurs désirs à l'égard de ces femmes idéales. Le jeu est à double sens. Si les hommes sont incapables de résister à leurs destructrices et avilissantes pulsions, Circé ne dispose que de cette arme pour retenir des mâles auprès d'elle : tout le pouvoir de l'univers ne vous offre donc que de vivre entourée de cochons si vous trompez ceux que vous souhaitez charmer.

Le roi accourt. En chemin Ulysse rencontre Hermès qui le met en garde et lui confie la moly une herbe qui lui évitera de devenir porc (de perdre sa conscience d'humain sous les tours de la déesse).

Ulysse arrive, s'installe sur un siège doré du palais, parle, plaisante avec la rouée séductrice. Il consomme la potion. A la surprise de Circé il ne se transforme pas en porc. (Il se laisse charmer mais garde la tête froide). Le philtre de la magicienne est impuissant à le transformer (il conserve son libre arbitre, ne devient pas animal). Circé le reconnaît alors comme Ulysse et un étrange dialogue amoureux s'instaure à propos de ce qui grandit les hommes.

Le regretté Jean-Pierre Vernant (helléniste, titulaire de la chaire du Collège de France) soulignait que si Circé fait ainsi de tous les mâles qui l'approchent des porcs (au sens propre et figuré, au sens sexuel et au sens de leur rapport avec l'ordre naturel du monde) c'est qu'elle doit pour les tenir sans fin auprès d'elle leur faire oublier qu'ils furent des hommes. Ainsi livrés à leurs pulsions (ayant brisé l'harmonie divine) ils sont pris au piège (perte de leur libre arbitre) et ne peuvent quitter l'île.

Au-delà du stratagème que nous dit Circé ? Qu'elle connaît les âmes. Il est aisé pour elle d'abuser, de perdre les hommes. Mais qui sont-ils alors si la faute (tuerie du cerf, destruction sans retenue de l'harmonie de la nature offerte, viol des servantes) leur est si facile qui les met plus bas que les pourceaux ?

Et bien malgré tout, malgré leur chute ils demeurent des hommes.

Après l'égarement Circé à la demande d'Ulysse va en effet leur rendre leur liberté. Et cette renaissance (remords, prise de conscience d'une philosophie naturelle) à la condition humaine va faire de ces naïfs des hommes bien plus lucides qu'auparavant.

Désir, luxure, ignorance, destruction : la nature pardonne donc ? Oui. Si les égarés se déclarent humains en exprimant leur désir de s'amender.

Ce qui fait l'homme ? Cette lueur qui même dans les moments les plus sombres persiste en lui.



Et nous arrivâmes à l'île d'Aiaé ;
là vivait Circé aux belles boucles, la terrible déesse
à la voix humaine, soeur d'Aiétès aux cruelles pensées ;
tous deux étaient nés d'Hélios, qui donne la lumière aux mortels,
et avaient pour mère Persé, qu'Océanos avait eue comme enfant.
Homère, Odyssée, X, 135-139

2 commentaires:

lechantdupain a dit…

J'apprécie particulièrement cet article !

(.) a dit…

Sois mille fois le bienvenu homme étincelant... Et pourquoi? En raison des constellations qui aidèrent Ulysse dans ses navigations ?