J.-P. V. Orphée est l’enchanteur à la lumière du soleil. Sa bien-aimée se retrouve dans le monde de la nuit d’où l’on ne revient pas. En principe, la magie d’Orphée ne peut pas opérer au royaume des Enfers, mais, comme Héraclès, Thésée, Dionysos, il y descend, et c’est la grande épreuve initiatique, cruciale et décisive puisqu’en principe impossible. Cette frontière est la plus infranchissable qui soit pour ces héros qui ont l’habitude de franchir les limites. Orphée séduit Cerbère. La mortelle Eurydice, qui les a émus, reçoit d’Hadès et de Perséphone, immortelle au pays des morts, l’autorisation de remonter à la lumière, à la condition que l’on sait. Soudain pris d’une crainte qu’on l’ait trompé, Orphée, au seuil du monde des vivants, se retourne et il n’y a personne.
Cette injonction de ne pas se retourner peut évoquer l’idée du retour sur le passé. On trouve souvent cette consigne grecque. Par exemple, quand Cronos mutile son père Ouranos, il jette derrière lui le sexe tranché sans se retourner. S’il se retourne trop tôt, Orphée fait d’Eurydice un être dont la réalité consiste, comme pour tous les vivants, à être vue; il détruit le sens de l’épreuve et brouille les règles du jeu universel. Il ne pourra voir Eurydice que quand elle-même sera devenue visible. Être vivant c’est voir et être visible. Au-delà du fait que cela relève d’un interdit religieux, les dieux ne veulent pas être vus. Au Ve siècle, les Grecs comprenaient cette obligation religieuse mais surtout ils savaient fondamentalement qu’exister c’est voir et être vu; les morts sont définis comme des êtres sans visage. Si Eurydice a un visage, elle n’appartient plus au monde des morts. Nous savons aussi cela mais pas avec la même densité que les Grecs à cette époque.

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