Ceux contre Einstein

Et chez Charly, il faisait jour et chaud.
Tess jouait "Daisy Bell" sur son vieux piano
Un piano avec des dents de chameau.
(Pierre Mac Orlan, "La fille de Londres")

"Vieux chameaux", pourrait-on dire, en refermant le livre que publie Alexandre Moatti chez Odile Jacob : "Einstein, un siècle contre lui". Une horde lancée, prête à cracher et à mordre, et pour de bien vilaines raisons, le géniteur de la relativité : nationalistes, scientifiques de chapelles, antisémitisme, physiciens débordés, philosophes et mathématiciens jaloux...

Oui car on le sait de moins en moins, l'irruption de la cette théorie aujourd'hui reine de la physique et de nos modes de pensée ne se fit pas sans abordages.

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Pierre Duhem (1915) fustige "la méthode déductive de la science allemande", ou la mathématisation de la physique. Des philosophes comme Jacques Maritain ou le physicien allemand Lenard prônent une science pure (Lenard souhaite en réserver la pratique à des physiciens aryens). Maritain fait d'Einstein un métaphysicien incompétent. Les activistes nazis comparent la relativité au dadaïsme, à de l'art "dégénéré". Et dans les argumentations faibles contre la relativité et le relativisme, l'antisémitisme des années 20 et des anti-dreyfusards n'est jamais loin. Cet ouvrage égrène des éléments plus qu'intéressants à ce sujet.

Etonnant : après les brouettées d'ouvrages que l'on nous a déversées sur le crâne à propos du génie tireur de langue, vient ce livre plus grinçant et fort intéressant. Avec en toile de fond le vieux débat à propos de Poincaré (Henri) précurseur et inspirateur d'Einstein (que nous ne trancherons pas ici, non).

Mais qui regarde là où tout n'est pas joli-joli, dans les coulisses de la science et des académies, en ressort en peu moins niais sur ce qui fait les civilisations : les hommes et l'étrange ciment réunissant leurs courages et leurs folles mesquineries.

J'ai toujours pensé que pour comprendre il fallait avoir l'audace de soulever les couvercles. Se souvenir (sans repentance) pour les comprendre, des blessures et des plaies. Pour mieux aller de l'avant, et le moins possible se repaître de ces fables dégoulinantes de bons sentiments que l'on nous sert un peu partout. Des historiettes aux allures innocentes, aux effets pervers. Voici un travail qui va, et de loin, dans la bonne direction. A condition de ne pas sanctifier Einstein, non plus, hein ?

Assister aujourd'hui à la place qu'occupent dans le paysage des "débatteurs" comme Claude Allègre ne peut que renvoyer à cette simple question "qu'est-ce qui motive les hommes lorsqu'ils tirent avant de vouloir comprendre ?"

Pour paraphraser Nietszche : "Les affaires des hommes sont des affaires de puissance. Et à cela, tout leur est bon."

Einstein, un siècle contre lui (Ed O. Jacob, oct 2007)
..par Alexandre Moatti..

3 commentaires:

AlexM a dit…

Merci Patrice de votre analyse sur mon livre (c'est la première analyse de lecteur que je lis). Vous êtes à la pointe de l'actualité livresque, puisque le livre sort aujourd'hui en librairie. Je n'en ai même pas encore parlé dans mon blog de sciences www.indispensables.net, vu qu'il est assez différent de mon premier livre.

alasource a dit…

Il faut noter qu'à l'occasion de l'année de la physique 2005 (et donc du centenaire des fameux articles d'Einstein) la polémique a ressurgi avec plusieurs livres (Jules Leveugle, Jean Hladik, Peter Galison et j'en oublie...) et plusieurs articles.

Barraki a dit…

Merci de contribuer à faire connaître ce livre, la première méta-analyse d'envergure (Jean-Marc Levy Leblond avait fait la version courte) de l'acharnement contre Einstein. Si ma connaissance des anti-einsteiniens n'est pas aussi exhaustive que celle d'Alexandre Moatti, pour moi ce livre représente un appui de la conviction que j'avais depuis que je me suis mélé de cette affaire sur Wikipédia.

Félicitation M. Moatti.