Rien de rien, t'es zéro

On peut le voir cruel comme la bulle, ou alors bête comme la lune, Zéro. Non, Zéro, c'est notre triomphe d'abstraction. Une invention fort tardive des civilisations (ailleurs, on ne sait pas). Et si, à Babylone et en Chine on usait depuis longtemps de pâles sortes de zéros, c'était pour combler les espaces. Mettre quelque chose sur les étagères des tableaux de numération (en chiffre, comme pour écrire 10000). Et non pour exprimer la quantité nulle (nombre), et la manoeuvrer.

Intéressant : le "rien", plus difficile à concevoir et à exprimer que des armées. Le rien, si difficile à entrevoir, puisqu'il exclut tout y compris lui. Cette phrase de Char, qui me semble bien aller : "Dans nos Ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté." (Feuillets d'Hypnos)

Le magnifique double usage de Zéro, à la fois comme chiffre et comme nombre du rien (comme signe et comme valeur), nous provient du Vème siècle indien. Là, du moins, les premiers témoignages : il existait un effet un vocable indien (et quantité de synonymes) désignant le « vide », l'« espace » ou «le manquant », le "non-créé". En sanskrit il s'agit de śūnya (çûnya) ou shûnya.

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Vous protestez ? L'idée de vide était présente dans de nombreuses philosophies et civilisations.
Oui, d'ailleurs chez les Grecs :

"Donc, avant tout, fut le vide; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le coeur et le sage vouloir.
Du Vide naquirent Erèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour, sortirent Ether et Lumière du Jour. Terre, elle, d'abord enfanta un être égal à elle-même ; capable de la couvrir tout entière, Ciel Etoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais."
Hésiode (poète, VIIIème siècle av J.-C.). Théogonie.

Oui le vide était là. Mais cette lucidité du "non-être" était bien plus acérée au coeur de la religion hindoue. Elle y forge la symbolique centrale : l'espace y est considéré comme vide (âkâsha), synonyme de shûnya. Le ciel d'éther (le 5ème élément) est vide, ce qui en fait le contenant, le réceptacle de toutes choses et des quatre autres éléments (l'eau, la terre, le feu et l'air).

Tiens le ciel, l'horizon cosmique, se représente par un cercle. C'est ainsi que le dessin symbolique du ciel d'éther en est venu, par simple glissement sémantique, à désigner en sanskrit l'espace vide de chiffres entre les chiffres. Vide mais ne demandant qu'à se remplir... Ou à absorber... Le zéro sanskrit est représenté par un rond car il résume l'éther du ciel et le mouvement du monde !

Notons que dans certaines régions, ce zéro cercle (shûnya-bindu) fut un temps en concurrence avec le zéro point, origine de toutes choses (shûnya-châkrâ). Il faut croire que la mythologie du cercle-vide était la plus forte. Zéro-rond l'emporta.

L'étape suivante consista en un usage du shûnya pour les opérations arithmétiques. La trace la plus ancienne en est un écrit de l'astronome Varahamihira (575). On définit peu après le zéro comme le résultat de la soustraction d'un nombre à lui-même. N-N = 0

Et Brahmagupta en livre les lois (et introduit les nombres négatifs), dans la nudité d'un poème (628)
"un dû moins zéro est un dû,
un bien moins zéro est un bien,
zéro moins zéro est nul,
un dû retranché de zéro est un bien,
un bien retranché de zéro est un dû,
le produit de zéro par un dû ou un bien est zéro..."

Le zéro rejoignit d'abord le monde arabe, où il devint « ṣifr » (Sifr صِفْر), ce qui signifie « vide » et « grain », racine du mot chiffre. Ce fut le mathématicien pisan Fibonacci , fils de marchand et qui accomplit de nombreux périples dans le monde arabe (en devant compter et comprendre comment comptaient les Arabes) qui traduisit Sifr par l'italien zephirus (qui devint zevero puis zero) qui en porta l'usage en Occident chrétien, au début du XIIIème siècle.

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