Comment vont les antilopes ?

"Vroum, vroum" font les chromes immobiles sur le bitume. Isabelle, sa crinière rousse où chuchote le soleil, et moi tentons de rallier Babylone. Fluidité autoroutière à zéro. Vent tiède et nuages en forme de bisons, qui galopent en se foutant de nous. Pour distraire mon bras, je stoppe Lady in Satin de Billie Holiday, et je pince la radio. Météo, bourse, tiercé, résultats sportifs, nouveau robot idiot, bricolage, proclamations téléphonées en provenance de scènes politiques ou diplomatiques érigées pour la presse. Du vide qui s'écoule. Quelques vacarmes, aussi, qui nous tirent de notre hypnose, pour la réclame.

A la roulette des souvenirs, mes pensées circulent mieux que nos pneus. Elles me portent dans ce journal quitté depuis longtemps, face aux lunettes à costume gris qui venaient d'être propulsées directeur adjoint de la rédaction. Je traversais ce bourbier que les journalistes détestent tant : "vendre" un sujet à celui qui distribue les pages.
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Quelques semaines plus tôt, j'avais rencontré un malade. Il m'avait livré la manière dont il avait été (bien) soigné. Nous étions devenus complices. Alors il me raconta. Lucide, enfermé par son cancer, il avait décidé de se faire la belle à la manière des "Invasions Barbares". Le film conte la fin de vie d'un universitaire québécois, dans une maison, au bord d'un lac, entouré de ses proches, de leur histoires, de leur affection.

C'est ainsi que Gérard voulait s'évaporer. Finir son voyage en clarté, en Suisse, puisque dans notre pays choisir son issue est criminel. Il me demandait de témoigner de ses démarches, au nom du petit brin de camaraderie sur lequel nous étions perchés. J'avais refusé. Sa femme insistait. "Cela pourra ouvrir une voie, pour les suivants..." Et puis Gérard avait été journaliste. Pas si mal placé pour jauger de ce qu'il faut taire ou dire.

C'était cela que les lunettes et moi évoquions. "Un reportage sur l'euthanasie ?" Non, le récit de quelqu'un qui voulait que l'on sache. Un récit qui serait signé par le malade, simplement transcrit par moi.

La réponse d'un grand responsable traverse le ciel, immédiate et lumineuse comme la foudre. Dans ces cerveaux-là, tout va vite : "L'euthanasie, c'est trop triste, vieux. Non, non, les élections approchent et tout le monde broie du noir. Fais nous quelque chose de gai, tiens, sur les merveilles de la science, les maladies que l'on guérit, les nouvelles façons de faire la fête. Hein ? Du gai, tu vois ?
- Mais ne crois tu pas que cela serait professionnel de traiter ce sujet... C'est un débat qui va rebondir, plusieurs procédures judiciaires sont en cours, le cadre législatif va exploser...
- Non", avait conclu mon hiérarque, soudain radioactif comme un pulsar.


J'ai sursauté. La radio de l'auto, dans un souffle soudain joyeux, trompetait :

La Société de conservation de la faune sauvage, un groupe environnemental basé à New York, a annoncé la nouvelle mardi, en se basant sur un programme d'étude aérienne ayant permis la découverte de plus de 1,2 million .

" C'est incroyable, c'est une chevauchée fantastique. On vient de retrouver un troupeau sauvage, des dizaines de milliers, peut-être des millions d'antilopes, gazelles, éléphants et d'autres animaux sauvages dans le sud du Soudan, dans une région où plus personne, depuis 25 ans n'avait été observer la vie sauvage ... Il existe encore sur notre planète des oasis de vie, inconnues, oubliées... Ce sont d'excellentes nouvelles pour le monde et pour le sud du Soudan, a estimé à New York le président de l'association de la Faune sauvage, lors d'une conférence de presse".

Suivait la voix de l'envoyé au Soudan qui avait survolé la région. Selon lui il s'agissait peut-être désormais de la région la plus riche en vie sauvage. Du plus grand réservoir biologique d'Afrique.

Le journaliste, sur ce ton compatissant que l'on met en générique à la langue de bois : "certes c'est une situation délicate..., il y a eu des drames humains dans cette région, des guerres civiles qui ont empêché de suivre l'évolution de la faune, mais quelle bonne nouvelle. Vous devez avoir envie de monter des expéditions sur le terrain, pour voir de plus près ? Et préserver cette merveille, contre les bandes armées ?"

Je fermai le robinet et tentai d'imaginer quelle tête avait le type qui avait décidé pour moi qu'il s'agissait d'une "bonne nouvelle". Je pensai aux deux millions de morts laissés par la guerre civile, dans ces sables. Aux derniers gorilles, aussi, rescapés d'autre folies humaines, en sursis dans les forêts épaisses, sur les pentes de la chaîne des Volcans. Oublis, simplifications, aveuglements et sursis. Ces mensonges ajoutés aux mensonges qui nous jettent dans le brouillard.

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