Le soir où j'ai étranglé l'univers

A douze ans, personne n'a peur des questions. "Avant l'Univers, il y avait quoi ?" était celle qui revenait le plus souvent nager en moi, les soirs de ces années-là. Sous la tente de mes draps, lorsque je ne lisais pas avec la petit lampe kaki, j'écoutais le rock à la radio. En sourdine. En rêvassant à ces milliards de soleils, aux galaxies et aux distances qui ne cessent de grandir. Tentant de deviner où cela avait court-circuité. Comment s'était ouverte cette étrange place pour nous. Oui étrange. Car comment pouvons-nous avoir cette sensation d'éternité et savoir qu'un jour nos cendres finiront sous les peupliers agités par le vent, ou sur le promontoire éblouissant d'une île de Méditerrannée ?

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J'y rêvasse toujours, disent ceux qui me connaissent. Bon, mais l'Univers ? J'imaginais que quelqu'un ou quelque chose l'avait construit. Que nous étions comme les poissons rouge dans le bocal fabriqué par une autre civilisation. Comme les fourmis que nous pouvons obliger à s'installer chez nous, dans une cage en verre, doivent se questionner sur les forces occultes que leur sont nos doigts. Et une fois le chauffage installé sur Terre, nous étions venu occuper notre niche, dans le zoo des Géants. Les tremblements de terre et les volcans étaient les accidents. Lorsque l'un des ces Invisibles éternuait, il provoquait des cataclysmes. Rien de nouveau depuis Voltaire et Micromégas. Les mythes de l'Olympe et de Zarathoustra.

Et bien entendu, comme le marmonnent tous les romans de science fiction, tout cela aura une fin. Mon préféré pour les fins du monde, c'était Asimov. Mine de rien il nous annonce que lorsque nous ne serons plus là, toutes les espèces étant mortelles, les robots prendront notre place et survivront, eux, à l'implosion finale. Logique. Si nous sommes là, c'est pour transformer le feu des étoiles en puces de silicium. Et ces puces, ces machines à traiter l'information, tôt ou tard, pourront se dispenser de leurs créateurs.

C'est un point de vue de scientifique. A cause de l'entropie : dans l'Univers, tout tend à se désorganiser. Tout : les soleils, la tasse de café qui refroidit, les liquides mêlés et que l'on ne peut plus démêler. Tout, sauf dans des oasis, comme la Terre, où l'emergence de la vie fait que, pour un "instant", tout de même quelques milliards d'années, des structures complexes surgissent et vont contre la tendance générale au néant.

L'autre jour, dans un journal du soir je tombe sur ma question :
"Qu'existait-il avant qu'existe l'Univers ?"
Mon coeur de douze ans a fait boum.
La réponse était la suivante :
"Une nouvelle pièce vient d'être apportée au débat, avec la présentation, dans l'édition en ligne de Nature Physics du 1er juillet, d'un travail théorique de l'Allemand Martin Bojowald, de l'Institut de physique et de géométrie gravitationnelles de l'université de Pennsylvanie. Il conclut que, s'il est possible d'apprendre quelque chose de ce qu'il y avait avant le début de tout, nous ne pouvons en avoir qu'une compréhension incomplète. Que nous en sommes réduits, à jamais peut-être, aux affres de la spéculation." (Le Monde 9 juillet 2007)

Alors quoi ? Toutes ces années pour rien ? Toutes ces armées de filles et de gars qui font des études, calculent, regardent dans des télescopes géants, tout ça pour dire ça ?

Ce n'est pas ce que j'avais construit avec Asimov.
Pour lui et moi, le temps n'existe pas. L'entropie n'est qu'une illusion
C'est notre illusion, puisqu'il nous faut bien venir au monde et repartir, à nous. Un peu comme lorsque vous roulez, en voiture. Les flocons de neige ne touchent plus le pare-brise. Ou le soleil qui semble s lever et se coucher. Le temps ne passe pas. C'est nous qui passons.
Ce que nous appelons Univers est éternel. Sans origine et sans but. Juste là, à la fois figé et palpitant. Etrangement, cela me va. Plus d'inquiétude. Ce qui compte c'est nous. Nos vies seules. Cesser d'espérer ou de regretter. Laisser la réalité peser sur nous. Occuper nos corps et nos vies comme si nous animions, pour un temps, les carapaces vides. Un bal masqué.

Plus tard j'ai entendu parler de Nietzsche. "Le Grand Style". Le geste libre, l'homme parvenant à établir l'harmonie dans les forces qui s'exercent sur lui, ne se laissant plus déchiqueter par elles. Le bonheur ? Renoncer aux remords du passé et aux illusions du futur. La bonne vie est d'aimer le présent. De le considérer comme une éternité essentielle, quel que soit le "vécu".

Mortels, à chaque instant nous sommes éternels.

Sous les draps. En coupant la radio. En quittant Bowie, T. Rex ou les Who, ce délicieux sentiment d'éternité se glissait en moi. J'étais immortel, puisque je pouvait étrangler la radio. Lui laisser la vie ou l'ôter. Papa et maman étaient immortels aussi. Je les retrouverai dès le matin. J'étais le Géant de mon Univers à moi. Je vivais dans le présent.

2 commentaires:

catherine a dit…

Mon fils a, depuis sa naissance quasiment, la conscience de notre mortalité, cela le rend très intelligent et très angoissé ! Il s'intéresse aussi à la naissance de l'univers. Etiez-vous un enfant comme mon fils ?
J'ai toujours autant de plaisir à vous lire.

... a dit…

merci
On peut bavarder sur mon mail ? C'est par le profil...