L'esprit des fourmis

"Décivilisation". Face à Gauchet c'est Finkielkraut qui lâche le mot, comme un coup de 20 dans une harde de sangliers, l'autre soir, sur le plateau de l'émission culturelle et tardive de France 3. Nous serions dans un processus de décivilisation car nous ne donnons plus à nos jeunes (ceux des zones, ou des "quartiers populaires" comme il faut dire désormais), de repères, de valeurs, d'esprit. Pire à travers nos médias, et l'exemple de nos comportements (à commencer par un certain Président), nous les égarons.
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J'emprunte cette citation de Valéry à Totem, extraite des “Regards sur le Monde actuel”, en 1946, au cours d’une conférence intitulée ” la Liberté de l’esprit” :

” …l’espèce humaine s’est engagée dans une immense aventure…Aventure dont elle ignore le but, dont elle ignore le terme, et même dont elle croit ignorer les limites. Elle s’est engagée dans une aventure, et ce que j’appelle l’esprit lui en a fourni à la fois la direction instantannée, l’aiguillon, la pointe, la poussée, l’impulsion, comme il lui a fourni les prétextes et toutes les illusions qu’il faut pour l’action. Ces prétextes ont d’ailleurs variés d’âge en âge. La perspective de l’aventure intellectuelle est changeante…”

“J’ai parlé, il me semble, de la baisse et de l’effondrement qui se fait sous nos yeux, des valeurs de notre vie; et par ce mot “valeur” je rapprochais dans une même expression, sous un même signe, les valeurs d’ordre matériel et les valeurs d’ordre spirituel…Nous sommes aujourd’hui en présence d’une véritable et gigantesque transmutation des valeurs (pour employer l’expression excellente de Nietzsche), et en intitulant cette conférence ” liberté de l’esprit”, j’ai fait simplement allusion à une des ces valeurs essentielles qui semblent à présent subir le sort des valeurs matérielles. J’ai donc dit “valeur” et je dis qu’il y a une valeur nommée “esprit”, comme il y a une valeur pétrole, blé ou or. J’ai dit valeur parcequ’il y a appréciation, jugement d’importance, et qu’il y a aussi discussion sur le prix à payer cette valeur: l’esprit.

On peut avoir fait un placement de cette valeur, on peut la suivre, comme disent les hommes de la Bourse; on peut observer ses fluctuations, dans je ne sais quelle cote qui est l’opinion générale du monde sur elle… Car il y a des valeurs concurrentes. Ce seront par exemple la puissance politique, qui n’est pas toujours d’accord avec la valeur esprit, la valeur sécurité sociale, et la valeur organisation de l’état. Toutes ces valeurs qui montent et qui baissent constituent le grand marché des affaires humaines. parmis elles, la malheureuse valeur esprit ne cesse guère de baisser.”

Cette "décivilisation" qui habite (habiterait ?) nos sociétés me partage. Dans un sens je me dis que les valeurs c'est bien joli, si seule une élite peut en jouir. Et sur l'autre versant, cela me renvoie à la discussion que j'ai parfois avec mon ami Hervé Kempf, journaliste au Monde, à propos de la décroissance.

Il n'en peut plus d'entendre invoquer la croissance comme remède à nos maux... Hervé croit à la spiritualité de nos civilisations. L'autre soir, comme il me souligne (une nouvelle fois) quel bien il pense de la "décroissance" je lui dis :

- Hervé, nous sommes déjà en décroissance
- Ah ?
- Si tu intègres au calcul les dommages infligés à la planète et l'épuisement des ressources et de l'espace, l'inégalité "inhumaine" de la répartition des biens, et l'évaporation de l'esprit que provoque la mise en avant de la marchandise, oui nous sommes en décroissance. Ce sont des chiffres négatifs qu'il faudrait faire clignoter au fronton de nos "économies".
ces malheureux 2, 3 ou même 10 pour cent de croissance que pèsent-il face à un monde ou ne souffle plus l'esprit ?

La question, bien entendu, est de savoir quel esprit et pour qui , à quelle époque. Rien ne plus difficile que de comparer des époques, leur histoire, leur confort social et matériel. Rien de plus pharaonique que de vouloir définir l'esprit.

Ou te caches-tu, l'esprit ?

Mon grand-père (qui n'était pas mon grand-père ADN mais et de loin mon pépé préféré), m'emmenait parfois faire letrappeur dans les Vosges. A nos pieds nos godillots graissés, dans nos sacs de toile de vieux canifs et des gourdes lourdes de limonade. Nous remontions les chemins du Mont Sainte Odile et longions les sous-bois aux mystères bleus. En nous retournant nous pouvions voir la forêt, ses longues pentes, les phares roses des forteresses jadis prétentieuses et à jamais effondrées.

Un jour, sur l'une de ces vastes pierres moussues du Mur Païen, cet édifice dont plus personne ne sait de quels barbares il devait préserver la Lotharingie, ou peut-être même bien avant, les terres lingones, nous posons nos fesses. Dans le chant et l'humidité d'une cascade, et aussi le nuage de mouches qui nous dispute nos saucisses et notre munster. Nous mastiquons face à l'un de ces tas d'aiguilles de pin, haut comme une maison de lutin.

Aloïs se penche vers cette zigourate de fourmis rousses. Sans prévenir, il y met un léger coup de bâton. Affolement dans les rues de Babylone. Des millions de fourmis déjà reconstruisent. Puis à genoux il remonte ses manches et à travers la faille plonge ses bras.

- Tu es fou, elles vont te bouffer.

A dix ans, je connaissais les morsures des rouquines. Et j'avais vu des films où des légions de fourmis géantes défient le feu et l'eau pour aller dévorer des villages ensommeillés.

Il laisse ses main quelques instants. Puis les retire avec un "han" de soulagement et chasse les derniers insectes accrochés. A présent il me tend le calice : ses pognes de jardinier, ses pattes d'ancien cheminot, ses deux magnifiques paluches épaisses de tout le cuir de la vie. Elles sont brillantes d'acide formique. J'y engouffre mon nez. L'odeur âcre fait danser les cîme des sapins et des hêtres.

Tandis que je vole dans l'ouragan, Aloïs sourit.




1 commentaire:

totem a dit…

Les paluches du grand père dans la fourmilière...magnifique histoire en lien avec l'esprit de la nature... le caractère initiatique de la ballade aussi,très important, c'est peut être celà qui manque aux jeunes des quartiers sans repère de l'homme adulte. Un mentor, qu'il soit père, oncle, grand père ou grand frère responsable, doit initié le petit garçon à devenir homme.