Filles et mères



(Nouvelle)

Texte et photo ©PL


Aïcha, Leila, Basma et Samia se réveillèrent dans le même frisson. Etait-ce le chant des tourterelles ? Ou la fraîcheur du vent qui avait tourné au nord ?



Nouant leurs cheveux avec des foulards elles se hâtèrent d'enfourcher les scooters. Sans les démarrer elles poussèrent les machines jusqu'au port. De manière à ce que l'écho de la pétarade n'éveille pas les filles. Quatre femmes, quatre filles. Sauf que des adolescentes en vacances ne se lèvent pas pour aller contempler quelque chose d'aussi ordinaire que l'apparition d'un soleil.


Leila aurait préféré le chemin de la côte. Le lisse ruban longe la mer de si près que l'on imagine que l'on pourra rouler sur l'eau jusqu'à Alexandrie. Basma conduisait le premier scooter. Elle choisit l'autre route. Celle qui tourne et grimpe par la montagne des eucalyptus, touche la Khora et son monastère, avant de dégringoler vers le sud de l'île. De cette corniche les femmes purent soudain dans un même paysage voir le soleil et la lune. L'un paraître et l'autre s'engloutir. Dans un virage, ébahies de vertige, elles stoppèrent. L'île de Patmos à leurs pieds, le mouvement dans un ciel mauve. De l'orient à l'occident.


Sans s'égarer elles retrouvèrent le chemin de la crique éloignée. Les machines furent abandonnées contre de forts tamaris. Il fallut marcher encore, longer à flanc de colline un muret de berger dont les pierres coinçaient de longues épines que même les chèvres contournaient.


Elles s'attardèrent. Le temps de nager jusqu'aux falaises, de parler, de se sécher. Le temps volé de se baigner une dernière fois dans l'eau glacée. Nues.


Lorsqu'elles revinrent à la maison le soleil était presque assommant. Les filles n'étaient pas levées. Elle préparèrent le thé et partagèrent des pâtisseries d'amandes et de miel.


Bientôt dans le patio la chaleur engourdirait les esprits. Vers midi on grignoterait. Puis on se disperserait pour une ultime sieste dans les hamacs ou les lits à baldaquins. En fin d'après-midi mères et filles boucleraient les valises et puis viendraient le soir et le bateau pour Bodrum. Son pout pout résonnerait à travers la Skala. Le ferry s'amarrerait à l'extrémité du quai, si gros, si proche que l'on pourrait craindre qu'il écrase la maison.


Des tongs claquèrent dans l'escalier où quelqu'un avait aligné les chapeaux de paille.

- Y reste du miel ? bailla Loubna, en étirant ses yeux pour tenter d'y voir un peu.

- Oui, bonjour, as-tu bien dormi ?

- Mouajour mèèèère...

- ... mais pas celui que tu préfères, je crois, répondit Leila. L'adolescente souffla et tâtonna jusqu'au frigo.

- Bon on s'en va aujourd'hui, on peut prendre une énooorme douche ?

L'eau étant la denrée la plus rare de l'île, deux fois par semaine une épave rouillée en livrait quelques tonnes. Entre ces visites il s'agissait de se laver les cheveux avec un verre à dents.

- Non, il faut penser aux suivant, fit la mère sans lever ses yeux de ce poème de Dylan Thomas, allongée parmi ses amies.


Le flamboyant et l'albizia oscillaient. Parfois le meltem parvenait à sauter le mur, à tournoyer autour des colonnes, soulevant les tissus, frissonnant sur la chaux du patio. Les arbres embaumaient. Peut-être moins que du jasmin ou des bougainvilliers. Dans les recoins des lézards étaient en fuite, chassés par les pétales que balayait le vent, par une ombre de chat.



L'algérienne, l'égyptienne, la palestinienne, l'iranienne. Venue chacune avec une fille, se connaître, parler du pouvoir et de la religion. Des hommes, bien sûr. Laïques, engagées à gauche, (sauf Aïcha, il fallait bien le reconnaître), toutes exilées ou menacées dans leurs pays. Un éditeur parisien avait fourni cet endroit dans l'abri parfait d'une île grecque. Dans l'attente que leur rencontre se transforme en un texte. Peut-être. Un écrit contre l'Islam des extrêmes, ou même l'ébauche d'une collection d'essais, regards de femmes sur l'usage de toutes les religions.



Lorsque la fille de Basma rentra en claquant la porte de bois, les mères avaient commencé à ranger la cuisine. Les filles étaient allées rapporter leurs vélos chez le loueur.

- C'est incroyable... cria Galatée à travers les pièces ouvertes de la maison.

- Vous pourriez aller porter la poubelle ? Les chats rôdent déjà.

- Maman ! Après nous, les prochains locataires de la maison...

- Oui ?

- Ce sont des...

- Des ?

- Des Juifs !

Il y eut un silence. Même le sempiternel chant des tourterelles sembla interdit.

- Et alors ?

- Quoi ? Quand même ! T'es au courant que c'est la guerre en ce moment. Il y a quelques mois ils massacraient, à Gaza, les sionistes !

Basma ne répondit rien. Samia avait entendu. Elle avait quitté Hébron voilà plus de vingt ans, juste après les massacres au Liban. Elle se leva rangea la pile d'assiettes sur l'étagère, derrière le rideau et sous l'insistance des regards finit par souffler :

- Montez enlever vos draps, et pliez-les. Et finissez vos valises, si vous voulez bien...


Les préparatifs étaient achevés. Les valises alignées. Ne restait plus qu'à tirer les volets et à remettre les tapis. L'ordre des choses.


Mères et filles se tenaient dans le patio, sous la terrasse de bois qui avait du accueillir des pèlerins, dans ce qui servait un siècle plus tôt de pension. C'est dans une grotte à mi-pente, sur le chemin du monastère, qu'une voix divine dicta, raconte-t-on, le texte de l'Apocalypse à Jean. Le chrétien avait été exilé par Rome et l'Apocalypse ne serait pas tant ce texte religieux qu'un pamphlet à l'usage des résistants de tout l'Empire. Qu'importe que vous soyez faibles. Le bien que vous incarnez vaincra la bête.


Les femmes se tenaient une fois encore sur les banquettes du patio. Aussi raides que pour une veillée mortuaire. Autour de Samia. Elle venait de se blesser dans l'escalier et allongeait sa jambe, un sac de glace sur le genoux.


Galatée déambulait en cercles dans la courette, discourant, à la poursuite de ses pensées.

- On va tout de même pas les croiser sous le même toit ! Rien qu'à penser que j'ai dormi dans la même baraque que des Juifs, ça me les fout grave...

- Pas des Juifs. Des Israéliens. Les mots ont un sens, rectifia sa mère.

- Le sang versé aussi, chuchota Samia.


Quelques instants plus tôt le grec qui bricolait parfois dans la maison était passé relever les compteurs et s'assurer que le ménage était fait. Son renseignement était qu'une famille de Tel Aviv louait la maison depuis des années, à la fin d'août, y organisait des retrouvailles avec des cousins du monde entier. Ils avaient parfois été plus de trente à faire la fête là pour des jours et des jours.


Aïcha lui avait demandé s'il pourrait se charger de transmettre les clefs aux nouveaux arrivants. Sa réponse avait été que cela n'était pas de sa responsabilité. Mais que si on voulait, on pouvait les laisser les laisser à la réception de l'hôtel Babylon, dans la ruelle en face. Subtilité méditerranéenne.


- Et avant de partir on fait quoi ? On met la mort au rat sous les matelas ou dans la réserve d'eau ?

- On ne va pas laisser les clefs. On va les accueillir, fit Basma.

- Quoi ?

- On a pas peur. Pourquoi fuit toujours ? On va leur montrer. On va les recevoir, leur servir un verre, leur expliquer la maison, leur montrer pour le linge et pour l'eau...

- Pas question. Qu'ils aillent dormir à la décharge. Qu'ils aillent crever, ces Juifs fêtards...


On était dans la chaleur de la fin d'après-midi. Le silence était assez visqueux et brûlant pour se laisser confondre avec de la lave. Certaines étaient pour l'humiliation par l'hospitalité, d'autres pour l'affrontement. Et un assez grand nombre de positions intermédiaires furent discutées.


- Bon, en attendant l'accueil du loup vous restez là, les filles, finit par décider Basma. Vous gardez le fort. On va au café, on a un dernier chapitre de notre livre à détailler au calme.

- Revenez avant l'arrivée du bateau. Je ne tiens pas à me retrouver face à des assassins... On ne répond de rien, fit Galatée, tout en singeant des mouvements de karaté à travers le patio. Comme elle était bonne danseuse c'était grotesque et charmant. Un rire de soulagement courut parmi les autres filles.




Les mères revinrent avec soin bien avant l'heure du bateau, davantage troublées qu'inquiètes. Partageant ce fardeau, ce sentiment lassant que tout les poursuivrait toujours, en tout lieu. Qu'allait-il se passer avec les Juifs ? Faudrait-il encore affronter ces silences épais de reproches et de sang ?


Mais à peine Aïcha poussa-t-elle la porte du patio qu'elle ressentit quelque chose d'inhabituel. L'écho des voix comme assourdi.


Attablées les tigresses palabraient avec trois garçons de leurs âges. Les arrivantes ne pouvaient les deviner que de dos. L'un des visiteurs, le brun, le plus mur à en croire une barbe, tenait une guitare coincée sous son bras. Affairé à servir l'ouzo, un autre avait sa peau sombre qui luisait dans les lumières des bougies. Le dernier, le teint assez rouge et les cheveux assez clairs pour descendre d'Islande, arborait un Tshirt noir où figurait une indéchiffrable phrase en hébreu. Il se retourna. Sur sa poitrine était inscrit "سلام". Salam. Paix, en arabe.


Galatée accourut à sa mère : "Ils sont dans l'île depuis hier. Ils sont arrivés avant leurs parents et n'osaient pas nous déranger. Ils sont de gauche, maman. Des militants..."


Sans baisser assez ses yeux pour dissimuler une flamme elle se rapprocha et murmura :"L'un d'eux, Shlomo, le guitariste, a un oncle chercheur à Tel Aviv qui dans un livre a écrit que le peuple juif est une affabulation historique... Il leur reste de la place dans la maison. On peut rester quelques jours, avec eux, dis ?"


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Non

foto

Il y avait le silence des premières neiges. Ce silence que l'on est assez heureux d'avoir vu revenir qu'on tente de le ménager. On y éternue avec respect.

Le jeune envoyé reposa sa tasse. Posé sur le coin du fauteuil, avec ses deux mètres repliés, il évoquait un criquet.

- Merci beaucoup Professeur. Excellent thé.

- Il faut partir, petit. La nuit va tomber. Je t'ai donné cinq minutes. L'hospitalité minimale lorsqu'un inconnu frappe à votre porte, au milieu des forêts.

- Attendez Maître, je dois vous remettre le pli officiel... Par principe.

- Officiellement je refuse. Et tes principes, je suis assis dessus. Et le chèque, ils peuvent le garder.

- J'aime cette franchise...

- Ne joue pas au finaud. Toi non plus tu n'en as rien à foutre de moi au fond et c'est normal. Tu n'auras rien de moi. Et je ne veux rien de toi, de vous, d'eux...

- Vous refusez...

- Tu vois, et je fume... Cela commence à percer la croûte de sel de ton cerveau.

- Je suis détruit.

- S'ils t'ont envoyé toi, tu te doutes, ce n'est pas parce que je n'ai pas le téléphone ni le réseau, encore moins parce que je vis au fond de la Finlande, dans la toundra. Ils savaient ma réponse. Ils avaient juste besoin, pour le principe, de m'adresser un blanc bec que je renverrai avec un coup de pied au cul tempéré par son innocence.

A la surprise du vieux chercheur, le jeune professeur de mathématiques de l'université retomba dans le fauteuil de cuir usé et éclata en larmes.



Ecoute, tu le savais en venant. Ce n'était pas la peine de faire ces heures de voiture sur les mauvais chemins, d'affronter les premières averses de neige.

- Je le savais.

Il en avait des spasmes.

- Mais c'est autre chose de le vivre, hein ?

- Prenez au moins le pli.

- Je refuse, je refuse, je refuse. C'est pas la poste restante ici. C'est un acte politique. je ne crois pas dans les organisations humaines, ni dans l'université, encore moins dans les honneurs suprêmes. La médaille Fields, c'est comme le prix Nobel. C'est le pire de tout.

- Je ne comprends pas.

- Personne t'a demandé ça.

- Ca m'aiderait...

- Désolé. Je suis pas là pour expliquer la vie et l'anarchisme à un petit mouton.

- Vous êtes celui qui a démontré la conjecture de Poincaré.

- J'en suis content, vous en êtes contents, mais nos contentements ne vivent pas sur la même planète, youpi.

L'insecte eut un autre quinte de larmes.

Le vieux se leva, le dos arrondi et tendit une boîte de mouchoirs comme un matelot blasé lance une bouée à une rombière de première.

- Arrêtes. Tiens, j'ai un scoop pour toi. Tu leur diras que j'arrête les mathématiques. Ce petit jeu m'a amusé. Ca me résistait. Ca va les dégouter... Mais là, j'ai envie de me remettre au piano. Je compte consacrer mes journées des dix prochaines années à la Tempête.

- Shakespeare ?

- Sonate 17, Beethoven. J'aime la musique expressive, la tension narrative. Mais je joue aussi Rachmaninov, si je veux m'épater...



Le criquet se re-déplia, attrapa son manteau. On pouvait constater par la petite fenêtre à croisillons, que la neige quittait le ciel pour ensevelir le monde.

Le jeune regarda le génial Grigor Pertman, pour cette fois presque dans les yeux. Entre les yeux.

- Une question, si vous permettez, Maître.

- Si tu bouges vers la porte.

- Pourquoi ?

- Quoi ?

- Demeurer loin du monde, refuser tout...

- Aucune importance.

- Ce n'est pas seulement politique.

- Tu partiras si je t'en dis un bout, camion de colle ?

- Et au moins une personne vous aura comprise.

- Je sais ce que tu manigances.

- Comment ?

- Au fond de ton sac, tu as préparé un appât, un irrésolu de Hilbert ou quelque chose de ce parfum. Tu guettes le moment pour me le balancer, tu espères que je vais commencer à tricoter maths avec toi et que nous allons devenir copains. Tu dois être le petit génie de l'université et ils espèrent me faire rigoler et travailler avec toi...

- Oui. C'est vrai.

- Viens là.

Le criquet suivit la chemise de bûcheron et le dos voûté dans la minuscule pièce de rondins qui servait de salle de bain. Il y régnait un froid de renne. Les narines fumaient.

- Regarde-toi dans la glace.


Le jeune mathématicien envoyé de l'Académie royale courut. Il courut en négligeant de refermer la porte, il courut dans la neige silencieuse et pria que son véhicule démarre. En braquant ses roues il dérapa et faillit enneiger la voiture de location. Il fit hurler le moteur pour se dégager puis disparut dans le crépuscule.


Devant le miroir Grigor Pertman se redressa, enleva ses vieilles lunettes et son bonnet et recoiffa sa barbe. Il détestait faire négligé. Etait-ce de sa faute si en se coupant du monde on vivait lentement et que dans ce miroir cela se voyait à l'oeil nu ?


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Oh temps Président


Prosper Tallon était Président. Le meilleur. Outre qu'il avait pris soin d'épouser la plus belle femme du monde, tout ce qu'il annonçait se réalisait.

Il n'annonçait pas tout ni n'importe quoi, loin de là. Mais chaque fois qu'il prenait position sur un conflit, une crise sanitaire ou financière, chaque fois qu'il disait "écoutez, c'est simple, c'est quoi le problème, je vais vous dire pourquoi, comment... " ce qu'il avait prédit se déroulait comme il l'avait entrevu. Et sa solution était de loin la meilleure, puisqu'elle n'était commentée que par ses amis.

Le cas le plus célèbre de ses interventions, cité depuis en exemple dans les cours confidentiels d'année terminale des Instituts de sciences politique du monde entier, fut celui du conflit de la Fédération Continentale avec le R6 des états de liberté fiscale. R6 soutenu en sous-main par la guilde internationale mafieuse et dont l'obscur chantage était limpide : vous nous laissez faire nos affaires en coulisses, même si cela a un coût croissant pour l'économie apparente et affaiblit vos Etats, ou alors nous distribuerons de manière massive des armes lourdes aux déshérités, aux laissés pour compte de vos sociétés.

La réplique, dit-on, fut inspirée à Tallon lors d'un voyage au Betglatesh. Le colossal avion présidentiel survolait à basse altitude une région inondée densément peuplée. En contemplant à perte de vue ces taudis noyés, autour desquels surgissait parfois une usine, un immeuble, un projet effondré, Président se gratta le nez et dit à son épouse : " tu sais chérie, l'idée est simple, il faut supprimer l'illusion du temps ".

Quelques respectueux de sa cour se risquèrent tout de même à tenter d'expliquer que cela était une dangereuse intuition. Que l'existence du mirage du temps permettait celui des dettes, des intérêts financiers, des monnaies, des fortunes en devenir, et que cela fondait la légitimité des Etats. Que si l'on en revenait au troc et aux échanges immédiats sans appétits pour le lendemain, il n'y aurait plus moyen de prélever une dîme, de financer les fonctionnaires, les forces armées, les infrastructures utiles à la ploutocratie... Et qu'au passage si l'on supprimait la notion d'avenir on supprimerait l'espoir des plus pauvres. En fin de compte c'était la seule chose qui permettait de les tenir : leur crainte de perdre, dans le brasier d'une révolution, le peu qu'ils attendaient du reste de leur vie. En supprimant la promesse du temps on s'exposait à des émeutes sans précédent...

Tallon rétorqua : "Vous n'y êtes pas. Le temps n'est pas la solution mais le problème".

Nous ne vous suivons pas...
"C'est pourquoi c'est moi qui suis Président. C'est simple pourtant. Les malheureux sont inquiets car ils voient leur vies défiler et rien ne se passe, hein. Au fond ils savent qu'ils croupiront à jamais. Afin qu'ils n'aient plus la frustration de ne point vivre dans un monde merveilleux, nous allons les soulager, en leur ôtant l'espoir..."
Un frémissement parcouru les conseillers.
Bon certes mais alors comment faire ?

"Un nous allons abord créer un monde immobile, où tout se répète de manière rassurante, où sera cultivé le passé et l'anecdote. Puis dans un second temps nous cultiverons l'horreur du futur. La crainte des autres et des crises. La peur de la différence et des virus, vous verrez pour les détails."

Tallon précisa que selon son plan les miséreux se satisferaient de leur sort car ce qu'ils verraient dans l'avenir serait encore pire que ce qu'ils enduraient."

Mais comment comptez vous obtenir cela, Monsieur ?
"C'est vous, Beyssou, qui avez dirigé la première chaîne de télévision qui me demandez ça ? C'est avec vos médias que nous allons la leur tailler sur mesure, cette quatrième dimension du temps qui ne passe plus. A commencer par leur distribuer des écrans plats, du haut débit, à haute dose ce qu'ils consommaient jusque là par dépassement du crédit. Des jeux, du pain virtuel... A travers ça nous allons créer une myriade de petits désirs que nous pourrons combler à bas coût, dans l'instant... Voyez : du soulagement, de la tranquillité immédiate. Ce sera le plus gros des émissions. Dans le même temps aux infos nous diffuserons la peur du lendemain. Ce que nous appelions le journal, hein... (ils rient, tous...)

Une femme, celle qui vendait de par le monde des centrales énergétiques, reprit : c'est admirable ! Une anesthésie générale. Cela occupera leurs cerveaux à tant de futilités et de terreurs qu'ils n'auront plus même la notion des heures qui passent...

Quelqu'un risqua :
Mais n'est-ce pas ce que les mafieux font déjà, avec les drogues ?

Président regardait par le hublot. Le soleil éclairait l'Himalaya. "Oui... Et nous avons eu bien tort de laisser l'économie du plaisir et de la peur entre les mains du monde parallèle. Drogues, sexe, jeux, ils font tout cela mieux que nous. Et aujourd'hui pour toute récompense ils nous menacent de soulever contre nous les misérables en les privant de leurs calmants... ? Bien entendu, nous continuerons de choisir chez les pauvres, chaque année, les meilleurs, ceux que nous estimerons mériter l'investissement d'une véritable éducation."

A cette nouvelle tous ceux qui dans l'avion avaient un pauvre dans leur famille respirèrent.

On a gaaaaagné


- Il a fait main ou quoi ?
- Je sais pas, j'ai vu arriver le ballon, j'ai mis la tête.
- On devrait peut-être leur rendre le but, aux Irlandais. Ce serait fairplay.
- T'es con ? Tu veux te faire lyncher ?
- Plus rien n'a de sens...
- T'es fatigué toi. Autant demander aux traders et aux dirigeants des banques de rendre le pognon de la crise.
- Et ton gamin tu lui dis quoi, le soir ?
- La vie c'est la guerre, mon gars. Mets les règles de ton côté et ferme les yeux.
- Le sport c'est n'importe quoi.
- Tout est comme ça. Appuie sur le bouton et prends le pognon, regarde comme ils sont contents, ils chantent même la Marseillaise... C'est beau non, un peuple content. Tu vois pas qu'y jouissent ?
- C'est ça...

Codex lux



Elle noua ses cheveux en relevant ses bras, l'élastique dans la bouche, et marmonna :
- Et si le ciel devenait noir, si les étoiles s'éteignaient ?
Il regardait les oeufs cuire dans la poêle. Cela faisait une petite mousse, à la limite du blanc et de l'huile. Les jaunes étaient brillants et on voyait le plafond de la cuisine dedans. Un bon truc pour ne jamais rater ses oeufs au plat, ça. Son estomac gargouillait d'impatience.
- Il y aurait des tas de raisons pour que le noir nous tombe dessus, tu sais.
- Hé, non mais, pourquoi veux-tu qu'un tel truc arrive ?
- Des tas, comme l'univers qui arrive à ses limites, tout fatigué. Ca c'est scientifique...
- Ca fait pas des tas, seulement une.
Il se demandait s'il fallait saler tout de suite ou attendre que les oeufs soient cuits à point. Avait-il une théorie là-dessus ?
- Si je te cite les autres raisons, tu vas me prendre pour une folle.
Elle gloussa en posant les assiettes sur la table.
- Dégonflé.
- C'est juste cuit, fit-il.

©PL

En rond



Image Rosetta/Osiris (esa)


- Même si l'autre est un morceau de rocher, tu trouves une manière de discuter avec lui. Toujours...
- Avec eux ? Tu parles. Juste ils veulent nous liquider.
- Alors c'est qu'ils sont déjà crevés. Achève-les.
- Ben au fond t'es d'accord avec moi, alors. Depuis le départ, espèce de batard...
- Oui mais il fallait qu'on en en cause... Tu vois pas que ça fait toute la différence ?

Silence à Midway



Ce que nous murmureraient les oiseaux de Midway s'ils respiraient encore. Ce que l'on entend et ce que l'on ne veut pas entendre... Le plastique reste là, coloré comme un regret. Que voulez-vous, ces satanés albatros mangent ce qui leur plaît. Nos restes. Et en crèvent. On ne peut plus ne pas le voir. Imaginez un peu toutes les autres saloperies que nous déversons et qui demeurent minuscules, assez invisibles pour que nous puissions hausser les épaules...



Chris Jordan (photographe connu pour ses travaux conceptuels sur le consumérisme) = "J'avais des doutes avant d'y aller par moi-même (à Midway), en voyant des images de mauvaise qualité.... Mais quand j'ai vu ces cadavres j'ai décidé de ne rien mettre en scène, manipuler, pas un seul morceau de plastique n'a été déplacé" (écouter le podcast du NY review of books)

Allant voir Irène



En allant voir Irène, hier soir, avec Emmanuelle, par le pont des Arts. C'est un foutu bon Cavalier. Cela faisait un moment. Un moment que je n'avais pas fait grincer mon lit en me demandant où allait le cinéma et tout ce tintouin. Le film se prolongeait sur Paris. L'enveloppait comme des mots ou le premier froid peuvent vous emballer. Paris est une ville un peu morte, rapport à Londres ou Berlin dit-on. Ca me va bien. Je trouve que Paris, avec son calme, accueille mieux les questions.

©PL

100 métros (Ligeti)




Charles vit trembler la lèvre de Cheveux noirs. Ou était-ce la joue ? Il sentait le temps. Cent blagues, cela faisait des bulles dans ses veines et il prenait plaisir à les compter. A compter son incapacité à aller vers cette femme et à lui dire quoi déjà ?
- Voulez-vous traverser un peu de nuit contre moi ?
Sa langue, il l'imaginait tiède. Quelque chose de puissant. Tout était là, dans ce qu'il ne faisait pas. Alors il la regardait en se demandant si pendant que l'on pensait à sa vie on oubliait le reste ?
©PL

L'autre monde


J'avais chaud. Je me levai. Dans ce café il y avait des livres. Des dizaines de livres offerts sur des étagères. Je ne sais pourquoi je ressentais le besoin d'en ouvrir quelques uns. J'étais convaincu qu'entre les pages, au hasard, j'allais trouver quelques mots, une lettre qui me serait adressée.

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Paris résille


Paname découpé aux ciseaux, à la main, à la poésie. Si... de nos vies on ne gardait que "l'inutile" ?

Paris sous l'eau

C'est ici que tout commença, une nuit, entre les Martyrs et la rue Choron.

©PL

Ventre à l'air

©PL

Il faut des instruments tranchants et précis, ou alors les yeux bandés, pour tenter de raconter n'importe quelle histoire.