Marin de neige


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Nouvelle ©PL


Même la veille de Noël il n'est pas banal que la neige ensevelisse l'île de Porquerolles. Alors ce matin-là lorsque trois cent soixante huit andrologues et autres experts des questions érectiles s'éveillèrent et par les fenêtres des hôtels insulaires découvrirent qu'une averse de flocons achevait de transfigurer pins et calanques en toudra canadienne, il flotta dans l'air de l'étonnement et une pincée de contrariété.


Sous ce caprice du ciel s'achèverait l'ultime matinée du congrès : "Erection et troisième âge : enfin des réponses". Malgré le mauvais temps les organisateurs pouvaient se frotter les mains : il était trop tard pour que la météorologie fasse capoter l'évènement. Pour sa première édition le colloque s'était assuré la présence d'une ex star du porno passablement regonflée ce qui avait par contrecoup déclenché l'irruption d'une chaîne de télévision nationale en mal de sujet décalé. Par coïncidence le chroniqueur d'un très sérieux journal du soir s'était lui aussi laissé attiser.


La panne eut lieu au moment où la plus grande part des congressistes traînait sous sa douche ou allumait son chauffage d'appoint. Précisément une dizaine de minutes avant huit heures du matin. De Toulon à Antibes le littoral varois fut privé d'électricité aussi implacablement que les flocons dégringolaient. Un spectaculaire carambolage eut lieu près de l'aéroport de Hyères en raison du manque de visibilité et de la panne des feux du carrefour avec la route du port. Sous la surcharge le toit d'un supermarché s'effondra sur des allées par chance encore vides. Mais dans l'ensemble cette attaque du front polaire se déroula sans de trop graves conséquences.


Il fallut toutefois annuler la dernière table ronde. Le sujet en était le priapisme. Le groupe électrogène n'était pas assez puissant pour assurer le chauffage. Ce n'était pas un sujet de débat si grave finalement. L'essentiel était tout de même de parvenir au résultat désiré, fit remarquer en souriant un organisateur.


Le ciel semblait se dissoudre en flocons et jusqu'en fin de matinée le manque de vent fit trâiner une brume que traversaient en riant les mouettes. Des moindres formes naissaient d'étranges fantômes. Depuis les baies givrées du Bar des Langoustes l'on pouvait prendre les pontons enneigés du port pour les plongeoirs d'un étang sibérien. Ou s'agissait-il d'une station baleinière abandonnée ?


- Ton portable ? J'appelle Claude.

- Tu sais bien que la capitainerie est fermée. Faudrait en parler au Maire.

Entre le bistrotier et madame la conversation se poursuivait aux chandelles posées sur des soucoupes renversées sur le petit rebord de lambris. Le percolateur avait cédé sa rumeur à celle du petit réchaud à gaz. Dans une casserole bouillonnait une vinasse à la cannelle.

- Appelle-le, merde, c'est ton copain !

- J'suis pas d'accord. Il me dérange pas, le barbu. Et puis j'ai presque plus de batterie. T'as vu le froid ?

La patronne, Mylène, fumait nerveusement, un bras plié dans le gras de l'autre. Les volutes se mêlaient à son haleine pour ajouter de la glace sur la grande vitre. Ses yeux bleus et secs ne quittaient pas la vague ombre du petit bateau couvert de poudreuse.

- Il a amarré cette épave au fond du port depuis une bonne semaine et pas un de vous ne lève un orteil. Bientôt il va se barrer avec un bateau, un vrai, tout neuf ! Peut-être le tien, et t'auras l'air bien con.

De l'ongle elle tapotait le bout filtre et la cendre tombait sur son pull épais aux manches remontées. La colère la chauffait. La cigarette s'éteignit. Elle la ralluma.

- Arrête. C'est juste un routard des mers.

Lui lavait les tasses du petit déjeuner à l'eau froide.

- Il est crado comme une teigne. Et je te répète qu'il a bougé des bateaux, cette nuit. Et puis il t'a mis des cordages dans tous les sens, sur les mâts de ceux d'à côté. Monsieur fait comme chez lui. Vous lui avez donné une place gratuite pour deux trois jours et voilà le merci.

- Ca soufflait. Ce mec n'a pas un rond. Son mât est pété.

- Il prépare un coup, je te dis... Et puis les gosses qu'arrêtent pas de lui tourner autour.

- Tu as appelée ta mère ? Il va falloir annuler le dîner, ce soir.

- A cause de quoi ? De la panne ? On se débrouillera. Elle a fait la guerre, Mamoune.

- Elle a soixante dix balais, Tatoune. Elle va nous congeler dans le bateau en passant la Tour Fondue.

- Elle mettra ses grosses polaires.

- Elle va râler. Et après, elle va nous enquiquiner toute la nuit, à dormir ici.

- Parce que toi tu te plains jamais ? Tu l'aimes pas. Vrai de vrai. Jamais tu l'as aimée, ma mère.


- Non, mais à toutes les fêtes depuis quinze ans elle nous sabre l'ambiance. Pour une fois qu'y avait une excuse pour passer un vrai bon Noël. T'as qu'à lui dire que le gazoil de la navette a gelé.

- Priam l'adore.

- Non, c'est elle qui l'adore. Elle le couvre de billets et toutes ces conneries de cadeaux si t'es sage.

Elle écrasa sa cigarette par petits coups, contre le chambranle en aluminium de la porte vitrée.

- Tu me cherches des bigoudis ? Tu crois que c'est le jour ? Téléphones aux gardes du parc, qu'ils nous débarrassent de votre alcoolo, là.



La veillée de Noël, les flocons, la coupure d'électricité, le congrès érectile finissant en panique congelée. Le marin regardait sans déplaisir la file des congressistes passer le long de son voilier puis prendre le ponton de l'embarcadère. Penchée sous les flèches de neige, en silence et respiration de buée, emmitouflée sous des écharpes improvisées, la troupe des zizilogues et leurs amies attendait le bateau. La neige c'est rigolo deux minutes, pas en manteau de théâtre, talons aiguilles et valise à roulettes coincées par le sel. Les silhouettes craintives et silencieuses occupées à ne pas glisser évoquaient une armée de retour de Moscou.

Le vieux se demanda pourquoi tous ces spécialistes à chaîne en or et trop bronzés étaient des hommes. Il lui semblait trivial qu'une femme serait plus compétente pour s'occuper de sa santé, de ce côté là. Question de nature. Il attendit que le gros du bataillon en déroute ait défilé puis sortit de la cabine sans même mettre la capuche de son ciré. Sur le quai il se pencha sur le mât à demi-enseveli et le dégagea. Dès que le soleil reviendrait il descendrait vers la Corse et longerait la côte. Sur les sommets enneigées la lumière du ponant serait peut-être miraculeuse. Après il irait en Tunisie, tiens. Vers Sidi, revoir la reine Malika.


La grue de la cale fonctionnait avec un diesel. Mais le grutier lui avait raconté qu'il ne pouvait lui faire ça pour rien. Question assurance, contrat, papiers, désolé. Un voisin qui rangeait la veille une grosse vedette lui avait promis un coup de main. Pas de nouvelles.


Il commença à regarder le mât. La colle avait l'air d'avoir bien pris la veille, avant le froid. Puis démêla les câbles, les allongeant et les repérant avec du ruban adhésif. Ce serait plus facile, dans le noir et les flocons dans les yeux. Ses doigts raides le poussèrent aux Langoustes. Le type du bar n'était pas très causant. Mais lui avait indiqué la place et prêté une deuxième paire de pinces étau.

- Salva !

Le bistrot était un nuage. La moindre ouverture avait été calfeutrée et l'odeur était celle d'un hammam au vin rouge. C'était la patronne qui officiait, avec sa mâchoire carrée et son derrière en tiroir-caisse. Le marin se réfugia à la dernière table, commanda un grog, bien tassé.


- A ta place je ferais attention, captain Brown.

- Attention ?

- Au froid. Mon père dit que ça ca geler. Y'a un chauffage sur ton bateau ?

Le blondinet était affairé à la table d'avant comme ceux de la famille d'un tenancier. En train de jouer avec des petits personnages de plastique coloré.

- J'ai pas si froid... Pourquoi Brown ?

- Y'a une photo du captain Brown sur le bureau de mon père.

- A legend, ce type là.

- Tu lui ressembles !

Le vieux bu et se brûla.

- Je t'ai vu reculer ton bateau.

- Je remet mon mât. Réparations...

- C'est marrant que tu fasse ça juste avant Noël.

- Pour le père Noël puisse descendre. Ha. Tu t'appelles, kid ?

- Priam

- Oh. L'Illiade, nice...

- Pffff. J'ai pas choisit...

- On t'a racontée, guerre de Troie ? It's good, Priam. What a king !

- Avec ton mât et la neige on dirait que tu va planter un sapin sur ton bateau.

- Faudra qu'tu viennes m'aider ? What d'you think ? Juste serrer les vis... easy.


Le barbu attendit l'obscurité de la fin d'après-midi. Il sortit et amarra serré son bateau aux deux voiliers d'à côté. Incroyable. Cela tombait de plus en plus dru. La couche atteignait trente centimètres. L'eau était noire et le reste du monde un mouton blanc. Cette neige était un cadeau. Personne ne verrait rien à son chantier. Par tout un circuit de cordes qu'il fit passer sur les autres mâts, peu à peu le marin hissa son long morceau de pin. Il tirait sur les cordes l'une après l'autre et chuchotait. Vingt centimètres. Now. This one. Priam faisait pile ce qu'il lui demandait, positionnant les ridoirs des haubans. Le gosse avait mis des gants et en avait apporté pour le vieux. C'était marrant mais pire que rien, ces gants roses à vaisselle. Mais efficace. Les cordages ne glissaient pas.


Sur le quai un pépé recouvert de neige apparut, qui faisait grelotter son caniche.

- Hola, pas facile avec des flocons.

- No !

- Ah oui pour cailler ça caille. Allez, bon vent.



Lorsqu'ils en eurent terminé avec le mât Priam sauta et disparut dans le brouillard tout noir.

Quelques minutes plus tard le gosse surgissait avec un carton.

- Des guirlandes ! klaxonna-t-il.

Le marin rit dans le paquet gelé de sa barbe. Il défit une drisse puis deux et hissales premières chenilles argentées.

- Et du courant, t'en as ?

Priam voulait savoir s'il y avait une batterie sur le voilier.

De ses yeux gris le vieux fit que oui.

- Full, branchées sur le quai avant the panne.


Dix minutes plus tard deux autres gamins arrivaient avec des fils électriques et des lampes.


A la fin ils branchèrent. Avec la brume et les flocons qui dansaient en couleurs, le voilier était comme un grand tipi de foire. Son étrange halo remplissait le désert du port.


Il était tard. Avant de filer à la dinde Priam apporta encore une demi-bouteille de champagne.

- Pourquoi tu vis sur un bateau ?

- Je suis comme une huître.

- Quoi ?

- Je veux dire que les problèmes, je mets une couche autour. Une couche de nacre, you know, comme les perles.

- Je comprends pas...

- Je suis une heureuse huître, bloody clown.

- Cette fois faut que je file... On s'est marrés, captain.

- Yes. Mon mât ira loin, know, I think... Merci Priam

- Salut Brown !



Le vieux essuya la neige du capot de plexiglas comme on ferait le ménage devant un chalet. Puis le ferma pour aller dormir. De sa couchette, à travers la vitre, de la chaleur de son sac, il pouvait voir le mât qui s'enfonçait dans le ciel épais de neige. Bleu, orange et vert, cela fusait en étoiles.


Cela commença par une ombre. Puis une autre. Le marin s'endormit sans débrancher la batterie. Dans les barres de flêches les mouettes étaient blotties les unes contre les autres. Peut-être plusieurs dizaines. Pas une criait ou remuait. C'était étonnant.


L'aube eut la limpidité d'un matin bleu. Le ciel semblait vouloir se répandre sur toute cette douceur. Batterie épuisée, les guirlandes s'étaient éteintes.


Après avoir enlevé la neige et glissé le panneau Priam trouva le vieux les yeux ouverts. Souriant.


2 commentaires:

Anonyme a dit…

謝謝您囉~~很好的經驗分享!..................................................

(.) a dit…

(merci de partager votre grande expérience- Chinois)