13.1.13

Red Hoock (la fille qui soudain lisait)


(nouvelle, série mosaïque) 
Ce jour là surgit du taxi à Brooklyn non loin d'un bar non loin d'une ancienne barge faisant office de musée et de conservatoire de la vie maritime déjà presque ensevelie des quais jadis affairés de Red Hoock et de quelques mouettes rieuses perchées sur le fil du téléphone coupé une chouette fille en trench mastic. La suivait comme un chien une valise à roulettes et à laisse d'acier. Elle débarquait de Paris. Cet ami de son père venait de s'évaporer dans l'espace en miettes d'atomes bien des années après son père lui-même et dans une lettre de notaire elle avait appris qu'il lui léguait la bibliothèque (en fait celle de son père, qu'il avait "empruntée").

Et donc elle se tenait là dans l'entrée que lui avait ouverte un déménageur ses jambes tendues comme s'il s'agissait de définir un pivot à la rotation de l'univers de belles jambes de femme ayant déjà parcouru le monde sans même chercher à trop éviter les coups et les égratignures. Le genre de fille qui avance et voit plus tard. Elle n'hésita donc guère mais fit tout de même le contraire de ce qu'elle avait cru qu'elle allait faire.

Elle fit non de la tête aux deux déménageurs qui s'apprêtaient à emporter les cartons. Oui cela voulait dire non. Elle allait prendre le temps de voir les livres de son père. De là où ses jambes étaient plantées dans le parquet de cette petite bicoque de bois éclaboussée par le soleil du matin et fendillée de tous les cyclones remontés jusqu'à l'East River elle avait les yeux qui suivaient les dos des livres apparaissant entre les cartons. Une seule question lui venait face à ce fatras puant le papier humide. Une seule. Pourquoi lit-on ? Tout le monde raconte qu'il s'agit de se distraire, que l'on bouquine comme on va au cinéma, pour passer sa vite sur un coussin de notes agréables. Et que pour ça les mangas ou les polars en général font très bien le boulot. Et sinon les comédies sentimentales. L'amertume de sa salive lui disait que non. Son père détestait se distraire. Elle entendit alors la voix de son père oui la même voix qu'elle trouvait si rasoir et lente quand il tentant de planter des conseils en elle lorsqu'elle n'avait en elle que la hâte de filer de lui échapper tant elle avait honte de son teint pâle et de ses vêtements élimés de vieil homme négligé.

Elle s'assit sur une marche fendue de l'escalier vitrifié. Oh elle ne lirait pas tout ça non. Mais elle regarderait. Elle choisirait. Et sur cette centaine de caisses de livres, elle en emporterait une dizaine. Elle se donnait un mois pour cela. Face à la mer dans cette petite bicoque où son père avait vécu avant l'autre vieux et où elle n'était jamais venue le voir.
Qui lisait encore des livres ?
Personne.

Ce n'était pas qu'une question de temps de cerveau disponible de tablettes ou de Smartphones. Non peu à peu les gens avaient oublié ce que signifiait se plonger dans un livre épais, lui consacrer une nuit de passion, ou un trajet de train. Peu à peu tout le monde ou presque avait opté pour le bavardage permanente te les petites saillies amusantes. Et les grands livres s'étaient effacés en silence, au fur et à mesure que les auteurs renonçaient et que les éditeurs se mettaient à privilégier de la littérature courte et facile, écrite en moins de deux semaines, pour atteindre le public avant qu'une drame ne soit oublié où les traces d'une guerre effacées.

Que disait-il déjà le vieil abruti ? Quelque chose comme " il n'y a rien qui t'ouvre le monde comme un bon livre. Dans un de ces livres celui qui l'a écrit a mis toute la sagesse tout le murmure profond qu'il a cru comprendre du monde. Et toi, en allant l'écouter, tu vas voir déferler en cascades autour de toi tout un peuple d'ombres qui s'agitaient autour de ta vie. Rien ne peut te faire cela aussi bien que le livre écrit par la sueur et l'effroi d'un auteur sincère. Rien. Il te suffira se sentir si ses phrases tiennent ou bien s'il fait du chiqué. Et cela tu le saurais en moins de dix pages. Ne lis pas de mauvais livres. Ou alors avec un peu de honte."

Ce vieux fou. Il avait fini avec des moyens misérables, écarté de son université par quelques manœuvres, déjà trop âgé pour retrouver un poste dans un autre collège, et ses manuscrits avaient été refusés par les éditeurs lui avait-on dit. 

Elle tapota une cigarette l'alluma toussa deux fois avant d'y remettre les lèvres et ouvrit un premier livre au hasard, attirée par le blanc très pur de sa couverture traversée par un arbre penché par le vent. Voyons ce que cet ouragan prétend comprendre aux tréfonds de l'univers.

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