Renarde bien rusée


La petite renarde rusée, à l'Opéra Bastille, déjà presque fini... (dernière le 12 novembre). Outre la légèreté de la production, l'allant et l'incandescence de la jeune Elena Tsallagova, parfaite en renarde faisant chuter l'homme de son illusoire piédestal au centre du Cosmos, on peut noter l'aisance avec laquelle un livret limpide et une partition sans prétention peuvent traiter un sujet aussi vaste que les rapports de culture et de la nature. Puéril, diront les grincheux. Non, l'opéra cela peut être juste sans être de plomb. Eblouissantes antipodes de Parsifal ou d'Adio Garibaldi. Bravo Janacek. Et bravo les poules, aussi.

Pour un milliard t'as plus rien

Je sais, je ne suis pas économiste. Mais en ce moment, avec tous ces experts à deux centimes, Jean-Marc Sylvestre en tête, je me dis que sur le zinc de "Chez Gégé" cela ne se débrouille pas plus mal, en comparaison...

Et à ce propos : "Haha, hips, et tu crois vraiment que les Ricains vont rembourser leur dette", pourrait être la brève de comptoir du jour.

source Wikipédia

Ne nous y trompons pas. La crise "réelle", la récession dans laquelle nous sommes depuis une année et sans doute pour une ou deux autres encore est un bas de cycle économique en relation directe avec la dernière bulle spéculative : celle de l'immobilier. Celle-ci avait été déclenchée au début des années 2000 par le système de décision américain, et notamment la Fed et les conseillers économiques de White House, en octroyant de l'argent facile aux banques (et aux amis industriels). L'économie US étant en quasi-panne, le seul secteur à en profiter jusqu'à la folie a été l'immobilier. Grâce à une machinerie, une "ingénierie" financière aussi performante que stupide : le pari sur la hausse perpétuelle du marché. Même un gamin de cinq ans a compris que les tas de sucettes ne grimpent pas jusqu'aux étoiles. Les Américains (moyens) l'ignorent. Remarquez ils sont nombreux à croire que Barak est Arabe, qu'Oussama dirige l'Irak et que le Monde a été créé par Dieu. Alors...

Oh, le vieux Gourou à lunettes, ce cher Alan (Greenspan) avait bien vu le camion foncer vers le mur. Alors tout doucement il a fait monter les taux, lui qui les avait mis si bas pour faire plaisir à la relance de Bush et au financement de ses guerres. Doucement car il s'agissait de faire alunir la bulle en la dégonflant comme un airbag. Son successeur à la barre de la Fed, Ben Bernanke, fit pareil. Tout cela n'allait pas trop mal.

Mais voila. Certains banquiers eurent le vertige, la bulle explosa encore et encore, les mécanismes de repli s'engagèrent (hausse des matières premières et des monnaies refuges) les alliés financiers (Chinois et Indiens) lâchèrent Bush. La mer se retirant devoila le secret des polichinelles : des millions des braves gens s'étaient endettés sans avoir le premier sou pour payer, leurs banques s'étaient dépêchées de refourger ces crédits de poussière et de cendres à qui elles pouvaient (empochant au passage de juteuses marges et dorés parachutes, normal, c'est leur métier).

La belle grosse bulle. Une manière de faire croire à des gens que les poules auront des dents et que demain le miel coulera du ciel. Un truc vieux comme la ruée vers l'or et le mythe de la Terre promise. L'un des problèmes de l'Empire américain réside dans le fait que depuis quatre décennies il dort, dîne, respire à crédit. Il peut s'offrir ce luxe, étant lui-même le banquier atitré du monde, sa monnaie étant, par la force des armes et le poids historique de son économie, monnaie de référence.

Et qu'est-ce qu'une monnaie sinon l'image imprimée de la confiance que l'on accorde à celui qui vous distribue les bons points?

Mais voila. Le fossé entre le réel et l'imaginaire se creuse. Que sont aujourd'hui les Etats-Unis ? Une puissance industrielle ? Un immense centre commercial arpenté par des cohortes de consommateurs en quête de leur "shoot" d'achat ?

La dette extérieure américaine vient de dépasser les 10.000 milliards de dollars. Plus de 80.000 dollars de crédit "national" par foyer.

Qui peut croire qu'un jour les Américains rembourseront cela ?

La dette est en dollars. Ce bon vieux dollar. La crise du dollar est ouverte. Elle vient d'être en partie comblée par les Européens, dont le discours subliminal, ce week-end fut : "nous garantissons que les gouffres des caisses des banques seront comblés par toutes nos monnaies et la sueur de nos contribuables" Les Chinois ne disent pas autre chose en en achetant, encore, des dizaines de milliards de bons du Trésor US.

La planche à billet va accélérer sa cadence. Des milliards de billets verts imprimés et distribués comme des confettis. La valeur du dollar va sombrer et s'équilibrer autour d'un nouveau paradigme : jusqu'où les nations du monde sont-elles prêtes à garantir la valeur de la monnaie américaine pour empêcher le naufrage général ?

Je prends le pari : la dette US sera purement et simplement partagée entre toutes les économies du monde.

Pour partie elle l'est déjà. Elle vient de l'être, ce week-end, à Washington et Paris.

Reste à savoir si en contrepartie les nations parviendront à imposer un régime minceur aux Etats-unis, en les obligeant à renoncer à la monnaie de référence, en imposant un pannier de devises.

Si l'on y parvient pas ?

La réalité s'imposera. C'est une des seules règles qu'enseigne l'histoire de l'économie : vous pouvez mentir encore et encore, longtemps, faire payer vos dettes à ceux qui gobent vos fadaises. Mais le jour où ils réaliseront que le roi était nu il faudra courir très vite.

Il reste à espérer que cela se produira avant que le point de non-retour ne soit dépassé. Ce moment où la confiance, même entre Etats, n'a pour de longues années, plus aucun espace où se faufiler.

Montagnier : de Jules Verne au Sida (Nobel)


1994 (Archives)

Je republie cet article-entretien avec Luc Montagnier ici, ainsi que sur mon blog d'archives, en hommage au prix Nobel de médecine 2008 qui aujourd'hui distingue les travaux des chercheurs français Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier sur le sida ainsi que ceux de l'Allemand Harald zur Hausen dans un autre domaine, le cancer de l'utérus

Dix ans après la découverte du virus du sida, Luc Montagnier publiait chez Odile Jacob "Des virus et des hommes". Le récit de sa croisade de médecin-chercheur, du parcours de la maladie, ses espoirs face au mal du siècle.

Cet entretien fut réalisé dans sa résidence, au sud de P
aris


"Vous avez de la chance, j'ai pu dormir un peu, je suis reposé ". Nous sommes un dimanche. A vingt minutes de Paris et de son laboratoire Luc Montagnier a déployé sourire et transats sur la pelouse qu'il vient de tondre. Un moment-oasis dans l'agenda d'un homme plus sollicité qu'un ministre. Les derniers remous tièdes de l'été font chahuter les arbres sentinelles, tandis que le découvreur du virus du sida évoque quelques souvenirs. Son arrivée à l'Institut Pasteur...

"Ce qui m'a vraiment ému, c'est l'annexe de Garches... La petite bâtisse où Pasteur est mort, dans cette chambre modeste. A l'Institut le culte de Pasteur est un peu trop caricatural et frise parfois la bigoterie, mais le personnage est fascinant par bien des aspects... Par son sens des réalités, par exemple. Il ne perdait jamais de vue les applications potentielles de ses recherches. Son culot aussi. Entre nous, il a eu de la chance que ses premiers essais de vaccination fonctionnent. Aurions-nous une telle audace aujourd'hui ?"

D'humeur buissonnière, l'oeil pétillant de complicité, Montagnier élargit un instant le cercle de ses mots et confie quelques affections. Ce qui le fascine ? Le vivant. L'exceptionnelle continuité du monde animé, avec ses mécanismes les plus minuscules, les molécules, leurs outils à l'échelles des chaînes d'atomes. Mais aussi les objets les plus complexes, les organes les plus finis. Quelle loi préside à cette organisation de la matière ?

On retrouve ici les compagnons de vie de Montagnier, les virus, aux marges du vivant et de l'inanimé.
"On peut aujourd'hui accélérer, produire leur évolution en éprouvette, pour observer quelles mutations peuvent survenir..., lesquelles s'adaptent, et tout cela en quelques heures... Cela s'applique aussi aux médicaments, des peptides, qui sélectionnent leur composants et leur forme, par le jeu des sélections...

Pourra-t-on ainsi, par le jeu des hasards nécessaires produire demain en laboratoire des médicaments qui n'existent pas dans la nature et que notre esprit aurait lui aussi négligé de concevoir ? Peut-être...
C'est dans la chambre de cette maison sémaphore, à l'orée d'une mer d'arbres, que les nuits du chercheur voient déferler cohortes de doutes, de questions, quelques lucioles d'espoirs aussi.
"Je suis en manque de sommeil depuis des années, alors chaque fois que je ferme l'oeil, les cauchemars me tendent leurs bras. Je passe le moins de temps possible en leur compagnie....".

Le plus souvent, étendu, les yeux ouverts, le médecin réfléchit. Prépare les questions qu'il va soumettre à ses collaborateurs, aux responsables de recherches de son département de virologie, et se demande s'il faudrait oser d'autres pistes, plus audacieuses encore. A quelles flammes se forge un personnage ?
Parfois, tout de même, le sommeil gagne. Un mince rempart de repos. Entre la lecture d'articles scientifiques, qui l'amène jusqu'au coeur de la nuit, et le travail difficile, qu'il retarde pour mieux en venir à bout sous les lueurs de l'aube.
Dans son livre, Luc Montagnier révèle quelques fragments de sa vie. Ceux qui l'ont, pour l'essentiel, construit. Son enfance, avec un accident qui laisse quelques empreintes, et la disparition de ce grand-père emporté par le cancer, qui l'aiguillera en douleur vers la médecine.

Mais c'est comprendre et savoir qui anime déjà l'adolescent de Châtellerault. Bien entendu, il engloutit son Jules Verne et grignote toutes les expériences amusantes qui lui passent sous la main, derrière les épaules de son expert-comptable de père, bricoleur amoureux de progrès. C'est tout juste la fin de la guerre. Dans la cave-laboratoire de la nouvelle maison (la précédente a été bombardée), c'est un voyage extraordinaire : piles électriques au sodium, laboratoire de chimie, mélanges explosifs...

A seize ans, et deux bacs en poche, Montagnier (pas assez forcené en labeur mathématique pour devenir physicien) se lance à la fois sur les sentiers de la science naturelle et de la médecine. Pour se reconnaître, sept ans plus tard, en cet assistant de biologie moléculaire, à la Fondation Curie de Paris. Avant d'opter encore, en 1957. Mais cette fois, ça y est, c'est pour la virologie, et la rencontre d'un maître, Raymond Latarjet...

"C'est en 1982 que le sida commence à retenir mon attention de chercheur.... l'agent responsable pourrait être un virus..."
Que vient faire le hasard ici ? Tout, peut-être.
C'est Paul Prunet, directeur scientifique de l'Institut Pasteur Production, qui pilote Montagnier vers cette recherche. Par une simple question : regarder si un rétrovirus, vecteur du sida, pourrait être présent dans le sang dont se sert le laboratoire pour préparer des vaccins. Une excellente et précoce question, à l'origine de la création de l'équipe Montagnier, Chermann, Barré-Sinoussi.

L'histoire de la découverte du virus restera entachée d'une polémique scientifique. Celle occasionnée par une contamination des cultures virales du laboratoire américain de Robert Gallo, le concurrent de Montagnier. Un virus communiqué par les français, selon les habitudes de la recherche internationale, et que Gallo baptise d'un autre nom, dans la logique de ses travaux à lui.

La polémique est aujourd'hui close, à l'avantage exclusif des Français.
Gallo a-t-il "volé" le virus français ? Le pasteurien n'a pas d'atomes crochus avec l'Américain. Les tempéraments des deux personnages sont à l'opposé, et Montagnier relate dans son récit une rencontre glaciale avec Gallo, chez un ami commun... La question fait souffler une brise glacée sur le regard du virologue.
"Je n'ai pas de raison de douter de la thèse présentée par Gallo, qui est celle d'une contamination de laboratoire". Avec un regret toutefois : "Si l'administration française avait été convaincue plus rapidement par le travail de notre équipe, on aurait pu gagner des mois sur la mise au point de tests de dépistage..."
Aujourd'hui, on en est-on ? Un vaccin reste-t-il concevable ?
"Oui, définitivement... C'est difficile, certes. Par exemple, la piste la plus avancée, celle des anticorps neutralisant, semble vouée à l'échec, car les anticorps reconnaissent une partie extrêmement variable du virus.
Plus prometteuse, mais aussi plus complexe, une autre stratégie consiste à mettre en oeuvre des anticorps qui s'en prennent à des parties conservées du virus. Ou encore à provoquer une immunité des cellules contre le virus, avant son intrusion. C'est plus complexe, et pose le problème éthique de l'essai de ces vaccins.
Là encore, l'espoir pourrait venir de voies plus originales, qui passent par une expérience de terrain.
"Sur ce point nous comptons beaucoup sur l'Afrique. Dans des pays où l'incidence de la maladie est forte vous avez parfois dix pour cent des gens infectés. Les probabilités que les gens rencontrent le virus sont très grandes. Or on constate précisément que tous ne s'infectent pas. Un certain nombre ont probablement une résistance immunitaire naturelle, qu'il faut étudier et comprendre..."
En attendant le vaccin partiel ou total, les chercheurs tentent toutes les portes thérapeutiques. Comme les association entre divers antiviraux qui agissent sur différentes étapes de la réplication du virus.
"A mon sens, il faut une approche thérapeutique globale. Associer des anti-oxydants, des antibiotiques, restaurer l'immunité cellulaire qui permet la survie à long terme. Tout ceci dans l'esprit de bloquer l'évolution vers la maladie, bien entendu".
Une autre approche, ce sera demain, lorsque l'on connaîtra bien ces divers moyens de lutte, d'utiliser massivement ces médicaments.

"L'objectif étant, en quelques semaines de traitement choc, de faire sortir les virus présents dans les cellules à l'état latent, puis de les coincer par un traitement antiviral, pour éradiquer l'infection."
C'est ce type de stratégie que Luc Montagnier souhaite faire étudier dans les centres de recherche clinique qu'il met en place, dans la cadre de sa Fondation, et avec le soutien financier de la soirée contre le sida.
Ici le chercheur couvert d'honneurs, habitué aux joutes scientifiques autour des thèmes les plus discutés avoue sa sensibilité devant les ravages de la maladie.
Des patients amis ont été emportés...
"Je suis enragé de cela. C'est à la fois très dur, et une formidable motivation..." Celle du médecin ? "Oui, pas seulement... J'ai imaginé faire venir des séropositifs dans mon service, pour qu'ils rencontrent des chercheurs, mais je ne sais pas comment faire. Mais pour moi c'est clair, la motivation est là. L'urgence, pour que demain des gens bien portants puissent raconter au passé : j'ai eu le sida. Il faut lever le nez de sa paillasse, penser aux malades... Je me souvient de tous les noms des premiers patients. Ce n'est pas facile à vivre".
Depuis plus d'un an, le chercheur se bat aussi dans les couloirs et les antichambres lambrissées pour faire vivre sa Fondation, avec le soutien de l'Unesco. Les fruits de ce labeur à porte-documents mûrissent.

L'installation de trois centres de recherche clinique est en bonne voie. Il y a celui de l'hôpital Saint Joseph à Paris, un autre à Abidjan, et encore un autre aux Etats-Unis à San Diego.
Cela ne suffit pas au médecin ennemi du temps. Trois millions de malades, dix sept millions de séropositifs. C'est assez pour trransformer l'oxygène de l'air en énergie, à chaque instant.
"C'est vrai, j'ai sacrifié beaucoup de choses à cette lutte, mais que pouvais-je faire d'autre ? Il reste tant à essayer..."
Comme ces rencontres inédites avec d'autres chercheurs. Montagnier organise à Venise les 8 et 9 octobre prochain une réunion d'un genre inédit. Destinée à ouvrir un dialogue entre physiciens et biologistes.
Les prions, la maladie d'Alzheimer, peut-être dans le sida, les nucléations, un phénomène physique, intervient... Le vieillissement aussi, est concerné. Une réalité qui, aux yeux du pasteurien, montre bien que "pour avancer sur le sida, il faut bouger sur le plan des connaissances intimes de la vie elle-même".

Ce dimanche, le traqueur de virus consacre quelques heures de liberté à préfacer une biographie de Pasteur. Ce qui le frappe au détour du récit, c'est la manière dont vivait l'homme, séparé de la société, détestant les mondanités, réfugié dans son ultime cercle de famille.

Alors qu'en même temps, il pensait aux applications industrielles et sociales de ses travaux.
"Il était isolé, mais proche du monde réel, entouré de médecins, ressentait très violemment les problèmes de la société. Le sida aurait été de son époque, je suis certain que Pasteur s'y serait intéressé".