A vous tous : 2010 !

Merveilleuse année !
(cliquer l'image pour bien voir le sourire lune-Vénus-Jupiter)

Marin de neige


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Nouvelle ©PL


Même la veille de Noël il n'est pas banal que la neige ensevelisse l'île de Porquerolles. Alors ce matin-là lorsque trois cent soixante huit andrologues et autres experts des questions érectiles s'éveillèrent et par les fenêtres des hôtels insulaires découvrirent qu'une averse de flocons achevait de transfigurer pins et calanques en toudra canadienne, il flotta dans l'air de l'étonnement et une pincée de contrariété.


Sous ce caprice du ciel s'achèverait l'ultime matinée du congrès : "Erection et troisième âge : enfin des réponses". Malgré le mauvais temps les organisateurs pouvaient se frotter les mains : il était trop tard pour que la météorologie fasse capoter l'évènement. Pour sa première édition le colloque s'était assuré la présence d'une ex star du porno passablement regonflée ce qui avait par contrecoup déclenché l'irruption d'une chaîne de télévision nationale en mal de sujet décalé. Par coïncidence le chroniqueur d'un très sérieux journal du soir s'était lui aussi laissé attiser.


La panne eut lieu au moment où la plus grande part des congressistes traînait sous sa douche ou allumait son chauffage d'appoint. Précisément une dizaine de minutes avant huit heures du matin. De Toulon à Antibes le littoral varois fut privé d'électricité aussi implacablement que les flocons dégringolaient. Un spectaculaire carambolage eut lieu près de l'aéroport de Hyères en raison du manque de visibilité et de la panne des feux du carrefour avec la route du port. Sous la surcharge le toit d'un supermarché s'effondra sur des allées par chance encore vides. Mais dans l'ensemble cette attaque du front polaire se déroula sans de trop graves conséquences.


Il fallut toutefois annuler la dernière table ronde. Le sujet en était le priapisme. Le groupe électrogène n'était pas assez puissant pour assurer le chauffage. Ce n'était pas un sujet de débat si grave finalement. L'essentiel était tout de même de parvenir au résultat désiré, fit remarquer en souriant un organisateur.


Le ciel semblait se dissoudre en flocons et jusqu'en fin de matinée le manque de vent fit trâiner une brume que traversaient en riant les mouettes. Des moindres formes naissaient d'étranges fantômes. Depuis les baies givrées du Bar des Langoustes l'on pouvait prendre les pontons enneigés du port pour les plongeoirs d'un étang sibérien. Ou s'agissait-il d'une station baleinière abandonnée ?


- Ton portable ? J'appelle Claude.

- Tu sais bien que la capitainerie est fermée. Faudrait en parler au Maire.

Entre le bistrotier et madame la conversation se poursuivait aux chandelles posées sur des soucoupes renversées sur le petit rebord de lambris. Le percolateur avait cédé sa rumeur à celle du petit réchaud à gaz. Dans une casserole bouillonnait une vinasse à la cannelle.

- Appelle-le, merde, c'est ton copain !

- J'suis pas d'accord. Il me dérange pas, le barbu. Et puis j'ai presque plus de batterie. T'as vu le froid ?

La patronne, Mylène, fumait nerveusement, un bras plié dans le gras de l'autre. Les volutes se mêlaient à son haleine pour ajouter de la glace sur la grande vitre. Ses yeux bleus et secs ne quittaient pas la vague ombre du petit bateau couvert de poudreuse.

- Il a amarré cette épave au fond du port depuis une bonne semaine et pas un de vous ne lève un orteil. Bientôt il va se barrer avec un bateau, un vrai, tout neuf ! Peut-être le tien, et t'auras l'air bien con.

De l'ongle elle tapotait le bout filtre et la cendre tombait sur son pull épais aux manches remontées. La colère la chauffait. La cigarette s'éteignit. Elle la ralluma.

- Arrête. C'est juste un routard des mers.

Lui lavait les tasses du petit déjeuner à l'eau froide.

- Il est crado comme une teigne. Et je te répète qu'il a bougé des bateaux, cette nuit. Et puis il t'a mis des cordages dans tous les sens, sur les mâts de ceux d'à côté. Monsieur fait comme chez lui. Vous lui avez donné une place gratuite pour deux trois jours et voilà le merci.

- Ca soufflait. Ce mec n'a pas un rond. Son mât est pété.

- Il prépare un coup, je te dis... Et puis les gosses qu'arrêtent pas de lui tourner autour.

- Tu as appelée ta mère ? Il va falloir annuler le dîner, ce soir.

- A cause de quoi ? De la panne ? On se débrouillera. Elle a fait la guerre, Mamoune.

- Elle a soixante dix balais, Tatoune. Elle va nous congeler dans le bateau en passant la Tour Fondue.

- Elle mettra ses grosses polaires.

- Elle va râler. Et après, elle va nous enquiquiner toute la nuit, à dormir ici.

- Parce que toi tu te plains jamais ? Tu l'aimes pas. Vrai de vrai. Jamais tu l'as aimée, ma mère.


- Non, mais à toutes les fêtes depuis quinze ans elle nous sabre l'ambiance. Pour une fois qu'y avait une excuse pour passer un vrai bon Noël. T'as qu'à lui dire que le gazoil de la navette a gelé.

- Priam l'adore.

- Non, c'est elle qui l'adore. Elle le couvre de billets et toutes ces conneries de cadeaux si t'es sage.

Elle écrasa sa cigarette par petits coups, contre le chambranle en aluminium de la porte vitrée.

- Tu me cherches des bigoudis ? Tu crois que c'est le jour ? Téléphones aux gardes du parc, qu'ils nous débarrassent de votre alcoolo, là.



La veillée de Noël, les flocons, la coupure d'électricité, le congrès érectile finissant en panique congelée. Le marin regardait sans déplaisir la file des congressistes passer le long de son voilier puis prendre le ponton de l'embarcadère. Penchée sous les flèches de neige, en silence et respiration de buée, emmitouflée sous des écharpes improvisées, la troupe des zizilogues et leurs amies attendait le bateau. La neige c'est rigolo deux minutes, pas en manteau de théâtre, talons aiguilles et valise à roulettes coincées par le sel. Les silhouettes craintives et silencieuses occupées à ne pas glisser évoquaient une armée de retour de Moscou.

Le vieux se demanda pourquoi tous ces spécialistes à chaîne en or et trop bronzés étaient des hommes. Il lui semblait trivial qu'une femme serait plus compétente pour s'occuper de sa santé, de ce côté là. Question de nature. Il attendit que le gros du bataillon en déroute ait défilé puis sortit de la cabine sans même mettre la capuche de son ciré. Sur le quai il se pencha sur le mât à demi-enseveli et le dégagea. Dès que le soleil reviendrait il descendrait vers la Corse et longerait la côte. Sur les sommets enneigées la lumière du ponant serait peut-être miraculeuse. Après il irait en Tunisie, tiens. Vers Sidi, revoir la reine Malika.


La grue de la cale fonctionnait avec un diesel. Mais le grutier lui avait raconté qu'il ne pouvait lui faire ça pour rien. Question assurance, contrat, papiers, désolé. Un voisin qui rangeait la veille une grosse vedette lui avait promis un coup de main. Pas de nouvelles.


Il commença à regarder le mât. La colle avait l'air d'avoir bien pris la veille, avant le froid. Puis démêla les câbles, les allongeant et les repérant avec du ruban adhésif. Ce serait plus facile, dans le noir et les flocons dans les yeux. Ses doigts raides le poussèrent aux Langoustes. Le type du bar n'était pas très causant. Mais lui avait indiqué la place et prêté une deuxième paire de pinces étau.

- Salva !

Le bistrot était un nuage. La moindre ouverture avait été calfeutrée et l'odeur était celle d'un hammam au vin rouge. C'était la patronne qui officiait, avec sa mâchoire carrée et son derrière en tiroir-caisse. Le marin se réfugia à la dernière table, commanda un grog, bien tassé.


- A ta place je ferais attention, captain Brown.

- Attention ?

- Au froid. Mon père dit que ça ca geler. Y'a un chauffage sur ton bateau ?

Le blondinet était affairé à la table d'avant comme ceux de la famille d'un tenancier. En train de jouer avec des petits personnages de plastique coloré.

- J'ai pas si froid... Pourquoi Brown ?

- Y'a une photo du captain Brown sur le bureau de mon père.

- A legend, ce type là.

- Tu lui ressembles !

Le vieux bu et se brûla.

- Je t'ai vu reculer ton bateau.

- Je remet mon mât. Réparations...

- C'est marrant que tu fasse ça juste avant Noël.

- Pour le père Noël puisse descendre. Ha. Tu t'appelles, kid ?

- Priam

- Oh. L'Illiade, nice...

- Pffff. J'ai pas choisit...

- On t'a racontée, guerre de Troie ? It's good, Priam. What a king !

- Avec ton mât et la neige on dirait que tu va planter un sapin sur ton bateau.

- Faudra qu'tu viennes m'aider ? What d'you think ? Juste serrer les vis... easy.


Le barbu attendit l'obscurité de la fin d'après-midi. Il sortit et amarra serré son bateau aux deux voiliers d'à côté. Incroyable. Cela tombait de plus en plus dru. La couche atteignait trente centimètres. L'eau était noire et le reste du monde un mouton blanc. Cette neige était un cadeau. Personne ne verrait rien à son chantier. Par tout un circuit de cordes qu'il fit passer sur les autres mâts, peu à peu le marin hissa son long morceau de pin. Il tirait sur les cordes l'une après l'autre et chuchotait. Vingt centimètres. Now. This one. Priam faisait pile ce qu'il lui demandait, positionnant les ridoirs des haubans. Le gosse avait mis des gants et en avait apporté pour le vieux. C'était marrant mais pire que rien, ces gants roses à vaisselle. Mais efficace. Les cordages ne glissaient pas.


Sur le quai un pépé recouvert de neige apparut, qui faisait grelotter son caniche.

- Hola, pas facile avec des flocons.

- No !

- Ah oui pour cailler ça caille. Allez, bon vent.



Lorsqu'ils en eurent terminé avec le mât Priam sauta et disparut dans le brouillard tout noir.

Quelques minutes plus tard le gosse surgissait avec un carton.

- Des guirlandes ! klaxonna-t-il.

Le marin rit dans le paquet gelé de sa barbe. Il défit une drisse puis deux et hissales premières chenilles argentées.

- Et du courant, t'en as ?

Priam voulait savoir s'il y avait une batterie sur le voilier.

De ses yeux gris le vieux fit que oui.

- Full, branchées sur le quai avant the panne.


Dix minutes plus tard deux autres gamins arrivaient avec des fils électriques et des lampes.


A la fin ils branchèrent. Avec la brume et les flocons qui dansaient en couleurs, le voilier était comme un grand tipi de foire. Son étrange halo remplissait le désert du port.


Il était tard. Avant de filer à la dinde Priam apporta encore une demi-bouteille de champagne.

- Pourquoi tu vis sur un bateau ?

- Je suis comme une huître.

- Quoi ?

- Je veux dire que les problèmes, je mets une couche autour. Une couche de nacre, you know, comme les perles.

- Je comprends pas...

- Je suis une heureuse huître, bloody clown.

- Cette fois faut que je file... On s'est marrés, captain.

- Yes. Mon mât ira loin, know, I think... Merci Priam

- Salut Brown !



Le vieux essuya la neige du capot de plexiglas comme on ferait le ménage devant un chalet. Puis le ferma pour aller dormir. De sa couchette, à travers la vitre, de la chaleur de son sac, il pouvait voir le mât qui s'enfonçait dans le ciel épais de neige. Bleu, orange et vert, cela fusait en étoiles.


Cela commença par une ombre. Puis une autre. Le marin s'endormit sans débrancher la batterie. Dans les barres de flêches les mouettes étaient blotties les unes contre les autres. Peut-être plusieurs dizaines. Pas une criait ou remuait. C'était étonnant.


L'aube eut la limpidité d'un matin bleu. Le ciel semblait vouloir se répandre sur toute cette douceur. Batterie épuisée, les guirlandes s'étaient éteintes.


Après avoir enlevé la neige et glissé le panneau Priam trouva le vieux les yeux ouverts. Souriant.


Piscine chocolat

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Nouvelle ©PL

Faisait beau. Faisait chaud.
C'était dans les années 60 du siècle dernier.
Je devais avoir vers les onze ans. Nous étions en colonie de vacances, dans les Alpes et j'étais tellement mal, dans cette colo. Très mal, je me sentais abandonnée par mes parents. Je restais à part. Pas envie d'aller jouer à leurs jeux à la con, ni de rire à leurs blagues, toujours les mêmes. Alors ils ont commencé à me mettre en boîte, à se payer ma tête. La bouc-émissaire.
L'expédition du jour, c'était ça : cette piscine minable, avec ses vieux carreaux cassés, et l'eau froide.

Il y avait un garçon qui ne savait pas nager. L'autre bouc émissaire. Pino, ils l'appelaient. Avec ses lunettes son ventre trop creux son air de remuer pas comme les autres.

A un moment, après la baignade, alors que la troupe mangeait assise sur les serviettes le pain et le chocolat du goûter, sur la pelouse, à deux cent mètres du bassin, une bande de crétins l'a attiré au bord de l'eau. Ils l'ont poussé à l'eau puis sont partis en courant et en riant.
Je voyais tout. Je m'étais mise à part, sous les arbres, pour manger seule.

Je n'ai pas bougé.
Je ne sais toujours pas pourquoi.
Je l'ai regardé se débattre avec l'eau.
Il a fait surface une dizaine de fois.
Puis plus rien.
Je me souviendrai toujours de son silence, quand il faisait surface, de ses yeux grands, étonnés.

Il avait peur. Moi aussi. Mais ça ne suffit pas à expliquer. Je ne sais toujours pas pourquoi je n'ai pas bougé. Cela a foutu chaque nuit de ma vie en l'air. Chaque fois que je sens l'odeur du chocolat je pleure.

Chante plus haut !



Petit conte©PL

- Je t'ai déjà dit, pas comme ca
- Mmmmmmmmmouiiiiiiiblblblbliiiiiiiiiii
- C'est mieux
- Merciiiiii Man pffff...
- Mais pourquoi tu le fais dans les graves ?
- Comme çaaaaaa...
- Non, des millémaires de traditions ça se respecte, hé.
- Mmmmmmmmmouiiiiiiiblblblbliiiiiiiiiii
- C'est encore plus grave ! monte dans les fréquences
- Mais Man, j'fais c'que j'veux, c'est bonnnnn...
- Tu as une raison ? C'est au lycée ? Tu fais le malin avec cette manière, là... Ca m'énerve.
- C'est ma vie, he...


- Oui mais tu dois te comporter correctement. Mon boulot de parent c'est de te préparer à la vie. Tiens v'la ton père.
- Tout grésille ? Le plancton a téléphoné ?
- C'est ton fils, il a baissé la tonalité d'au moins un tiers. N'importe quoi et puis pire, il s'obstine.
- Oh ils font tous ça, maintenant... C'est un truc de leur génération. Cheveux longs, idées courtes...
- Ah ouais ?
- Mais oui. Le soir après le lycée, ils se réunissent, font du bruit avec les nageoires et chantent plus grave, ils croient que ça marche mieux avec les filles.


- Oui mais les humains vont se poser des tas de questions, évoquer l'environnement, la salinité des océans, ils vont même imaginer qu'on menace leurs sous-marins atomiques, ou alors qu'on est en train d'être trop nombreux ou homos, n'importe quoi peut leur passer par la tête, je les connais !
- Ah ça c'est ben vrai.
- Tous les prétextes seront bons pour nous harponner à nouveau.
- Chérie, on peut pas lutter contre les modes. Souviens toi, à notre époque, la chanson à Cousteau, la façon qu'on avait de se moquer des petits bonnets rouges. Les vieux étaient furieux. Ils craignaient que la Calypso nous prenne en grippe.
- Ah oui... Comment c'était, l'air, déjà... "Mmmmmmmmmouiiiiiiiblblblbliiiiiiiiiii Tiens v'la chapeau rouge, venez on va rigoler. Tiens v'là chapeau rouge, devant sa caméra on fait les poissons rouges..."
- Haha. Oui je crois bien que depuis, avec leurs combinaisons argentées et leurs façon de vouloir nous filmer, jamais les baleines de tous les océans ne s'étaient autant marrées...


- C'était le bon temps.
- Oh oui. Pas comme avec nos jeunes baleineaux qui slament et causent verlan.


Ma mouche à l'os


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Une mouche est venue se poser

Hola, minuscule, toute énervée

D'où diable tombait-elle, olé ?

Du squat à Momo Ali et Wéké ?

Du Palais à Nico et Belle Pépée


Une mouche est venue voltiger

Des yeux rouges de quoi intriguer

Sa vitesse en vol je voulais mesurer

Mais la voila en boule ratatinée

Alors bouche à bouche j'veux la sauver


Une mouche est venue m'embrasser

Mon dieu elle puait à s'en tordre le nez

Bon pouah que me voulait cette saleté ?

Depuis quand ne s'était-elle pas lavée ?

Ou pire était-elle toute A-grippée ?


Une mouche est venue me coller

Jamais par ici vu une telle mocheté

Au moins avait-elle de vrais papiers ?

Ou comptait-elle parmi ces voilées ?

Qui pour Allah boum se la font péter ?


Une mouche est venue se trémousser

Sous la loupe je vérifie son Identité

Sur son cul "Débat National" est tatoué

V'la qu'elle mord aie suis contaminé

Mes trouilles et haines multipliées


Une mouche m'a piqué

Oui oui ma jolie viens me dévorer

Jusqu'à l'os sans rien laisser

Comme tu le dis j'irai voter

Tu me rends con et c'est trop bon


texte©PL

Caisse automatique

Texte

©PL



Carrefour Market Nord

Paris 9eme

tel 01 44 70 40 22

Caisse 26 17:49 10/12/09


Je vous connais E 7.84

C'est toujours E 0,59

Par cette caisse que E 4,94

Vous passez E 3,10

Souvent rêveur E 2,03

Peut-être trop de labeur E 3,24

Cheveux un peu longs E 1,06

Petit bidon E 1,60

Vous rangez votre sac E 1,17

A la vitesse où je scanne E 1,51

Vos mains dansent E 0,54

Sous nos néons écolos E 1,80

On dirait des oiseaux E 1,09

Déjà quadra ? E 1,73

Tout va bien ? E 1,70

Une envie de vous parler E 1,63

Je n'y comprends rien E 2,10

Vous faites quoi au moins ? E 1,04

Chanteur ou bricoleur ? E 1,74

Vous ne me regardez pas E 1,99

Je secoue le tapis E 2,48

J'agite fruits et munster E 1,81

Vous avez le nez E 1,22

Dans les paquets, bip, bip E 0,66

Je scanne, je scanne E 1,39

Presque plus rien E 2,11

Faut que je fasse une chose E 0,90

Je suis fière faites moi rigoler E 1,45

Peux pas rester comme ça E 0,46

Alors j'écris sur votre ticket E 1,58

Et la prochaine fois E 2,55

Tu me fais un bébé TOTAL E 59,05


Carte CB

Nombre d'articles 31

Chèque fidélité 503200041180

Total TVA 4,76 (5,50% 2,30 + 19,60% 2,44)


Mon amour de brique


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Nouvelle ©PL


On attache rarement une vache avec de la paille. Mais un homme par ses rêves oui. Voila la sentence qui jappait sous mon crâne, et il faisait encore bien noir et demain non tout à l'heure déjà je serai heureux au point de ne rien sentir de ma nuit sans une miette de sommeil.


Un chien aboyait. Quelques coqs répondirent. Je ris pour ne pas les maudire et me levai me disant que le moment était dans mes mains et qu'il me fallait remuer ma carcasse. Le temps était venu et que de toute manière cela réchaufferait ma vie. Pourquoi cette peur idiote ? Cela serait une preuve de quelque chose que je pourrai prétendre avoir fait avec ces bras et ces jambes, même si je n'étais pas encore ni bien lourd ni grand. J'attrapai le sac où j'avais tout entreposé. Je l'avais caché sous l'escalier avec les toiles d'araignées. Je sortis et cela battait contre mes genoux, avec des cling et des clong de quelque chose de trop grand pour tout ce silence qui m'entourait.


Dans le jardin les arbres se découpaient sur les étoiles et me regardaient. Penchés et curieux. La foule endormie d'un théâtre où l'on aurait oublié de réveiller les spectateurs, de les prévenir que la pièce allait enfin être donnée. Sur des pierres je suis tombé et j'ai failli tout renverser. Comme j'étais déjà loin de la maison j'ai fait le malin et insulté les cailloux. Tu parles j'avais le coeur qui sifflait de ne rien savoir de ce que j'allais découvrir en moi.


Mandikar n'est pas grand. Minuscule même. Un hameau sur la rive du Gange, non loin de de Sanodha. Vu du ciel nous ne sommes qu'une poignée de sable. Alors ils sauraient tous, dès demain.


Je marchai. La rivière était loin. Mais avec toutes ces pensées qui bavardaient en moi je ne sentis pas la longueur ni les épines du chemin. Lorsque j'arrivais au bord de l'eau le Gange était un ruban tellement noir qu'il en était comme creusé dans la terre. Le four de la briqueterie fumait, par sa longue cheminée à la pointe effondrée, dent noire dans le noir, il y avait quelques lueurs et des escarbilles qui volaient. Moins que d'habitude.


Peur oui, accroupi de peur. Tremblant sans sueur. Et après se moquerait-on de moi, me montrerait-on comme celui qui n'écoute que son oiseau du ventre et sa folie ? Ou alors était-ce parce que je n'avais jamais senti ça en moi ? M'importait-il ? Ils pourraient me mettre aux champs ou me faire garder les vaches. Ils pourraient tout.


Adrika habitait avec ses parents et quelques cousins. Dans cette longue bâtisse découpée en chambres, du côté des tas de briques attendant d'être cuits. Une maison faite autrefois pour abriter des ouvriers. Les dalits de basse caste dormaient plus loin, sous des cahuttes. Sa famille possédait une villa, dans les collines. L'air y était meilleur et j'imaginais des vergers et des chevaux. Son père n'était pas souvent là. On disait que le riche fabricant vendait ses briques jusqu'à Bhopal, et qu'il avait des commandes du gouverneur. Adrika le plus souvent dormait ici, dans la semaine, pour aller à l'école. Elle disait que les briques de son père étaient les meilleures. Qu'elles sonnaient comme le métal.



Je commençais ma construction.

Ce n'était pas très difficile mais dans le noir je ne voyais presque rien et je voulais que cela soit réussi. J'étendais les guirlandes le plus haut dans les arbres.


J'ai du prendre plus d'une heure et j'étais heureux que les chiens me connaissent. Ils ont à peine aboyé. Mais j'ai du me battre avec eux pour leur reprendre des ornements qu'il avaient dérobés.


Je me suis dit que je pouvais rentrer aux premières couleurs du ciel. J'avais fait ce que j'avait décidé de faire. C'était dans l'ordre de mes idées et j'étais apaisé.


Dans la glaise du chemin du retour je pensais que les télescopes récoltent la lumière des astres et de toutes sortes de splendeurs de l'univers. Que dans nos creusets brulants nous jonglons avec la mort et la vie de ce que nous dévorons et attendons de voir germer des créatures qui toute leur vie nous serviront. Des gestes que nous cultivons depuis tant d'empires effondrés et de civilisations englouties qu'à présent nous sommes certains d'être éloignés de toute sagesse. Nous ne faisons qu'attendre notre dû, sans la moindre satisfaction d'être là où nous sommes.


Et moi que ferai-je de ma vie ?


Je contemplerai Adrika allongée. C'est stupide mais vrai. Son corps à mes côtés, dans la lumière adoucie, suffira à tout. Ses cuisses ouvertes à mes paresseuses hésitations de désir. Tout, de l'écorce rugueuse des arbres aux parfums des vins, sera alors comme entré en nous. Des ombres, des ombres et des ombres. Et juste ce qu'il faut de lueur.


Sans moi respirerait-elle ?


Le lendemain, rien ne se passa.

Rien du tout.


Je trainais dans le village et finis par croiser le raccomodeur de chemises. C'est lui qu'il fallait questionner. Le grand clou tout croûté me regarda comme si j'étais un diable et dit :

"c'est toi le nigaud qui a mis ces guirlandes de Noël anglais, en écrivant des stupidités de mots d'amour ? Ils sont partis. C'est une honte. Partis et qu'ils aillent jusqu'en Chine". Et cet imbécile cracha à mes pieds, comme mu par un ressort de fer.


Je n'osais rien dire et plusieurs jours évitait les regards.


Par la suite je finis par apprendre. La briqueterie avait été assiégée par les paysans qui reprochaient au père d'Adrika d'affamer le village. Que les arbres de la région dans ses fours étaient partis en flammes, qu'il achetait l'argile pour une misère, le plus souvent sans payer, et que la terre en devenait si stérile que bientôt on serait obligé de dévorer du sable.


Les parents et tous avaient fui, avec la terreur d'être poursuivis.

Et cela sans doute une heure avant que j'écrive avec mes guirlandes, dans le noir, tout mon amour d'Adrika.


Love, Lov, Lo, L

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(Nouvelle)
Texte ©PL


Monsieur T (d'ailleurs peut-être s'agit-il d'une dame, et de toute façon en aucune manière il ne souhaiterait être reconnu dans la rue et comme aucune obligation légale ne nous y contraint, nous le maintiendrons anonyme), Monsieur T dis-je n'avait jamais connu l'amour. Soyons précis. Nous parlons du sentiment. Jamais l'aile de celui-ci ne les avait effleurés, ni lui ni sa vie.


C'est sans doute pour cette raison que Monsieur T a conçu l'étrange machine dont nous faisons le procès ce soir, ce minable PC essoufflé et dépassé acquis dans une solderie une année auparavant. Au passage nous nous félicitons désormais que les machines ayant dépassé et de loin les attentes ou consignes de leurs concepteurs soient jugées en leurs responsabilités propres. Leurs propriétaires, lointains et inconscients acquéreurs, ne peuvent en effet être soupçonnés de quoi que ce soit dans le cadre de cette contamination générale des cerveaux électroniques.


Cela souligné, au début de tout il y avait bien ce manque d'amour que ressentait Monsieur T. J'espère que les membre du jury comprendront l'importance de ce point pour ma démonstration dans la mesure où ce déficit n'a pu qu'imprégner les circuits logiques de l'aveugle machine.


Monsieur T vit dans cette époque. Un temps dont personne n'ignore qu'il déborde de réseaux, d'ordinateurs, de connexions, de moteurs de recherche, d'applications sociales, pirateries et toutes sortes d'ordinaires folies. Il n'est finalement guère surprenant, dès lors, qu'il pense à utiliser son PC pour combler la frustration affective qui rongeait son existence.


Voici donc notre cher T qui s'élance. Il n'avait jamais programmé mais il se penche sur quelques livres et forums. Et voici que germe à son esprit un premier algorithme. Une simple séquence qui traque, et cela dans toutes les langues connues, l'expression "Je t'aime" dans l'intégralité des méandres d'Internet. Tous ? Pardonnez-moi. Cela est bien entendu impossible. Non, plus habile, Monsieur T poste à chaque carrefour un petit surveillant logique. Celui-ci guette les mots affectueux et les signale à la machine mère dès qu'un wagonnet transportant les expressions convoitées vient à passer.


Les premiers temps, tout se passe bien.


La machine rapatrie en son noeud central une litanie de "je t'aime" accompagnés de leur contextes et circonvolutions, limitées par le logiciel à une phrase périphérique. Peu à peu la mémoire du PC se remplissait. Monsieur T n'a jamais eu l'intention de faire oeuvre exhaustive. Il n'avait pas dimensionné la capacité mémoire de notre PC au-delà de son élémentaire curiosité. Il ne souhaitait rien d'autre que comprendre, peut-être effleurer l'étrange et inconnu sentiment, à travers l'usage que les autre en avaient. Aussi le PC était-il largement sous-dimensionné. C'est bien là ce qui le met hors de cause !


Les quelques milliards d'expressions récoltés le premier mois , donc, suffisaient amplement à tenter une définition sémiotique de l'amour.

Sa faute, la seule, peut-être, à cet instant, fut que la machine ne signale pas son état de saturation. Mais qui d'entre nous aurait pu imaginer ce qui allait se produire ? Sans penser à mal, ni nourrir d'autre ambition, Monsieur T laissa tourner son serveur.


Ce qui advint vous le savez. Mais laissez-moi bien préciser les circonstances; elles ont leur rôle.


La mémoire de la machine pleine, il se passa quelques chose que nos ingénieurs peinent toujours à expliquer. Au lieu de stopper, ou bien de supprimer des données pour laisser place à de nouvelles expressions amoureuses et corrèlaires, ou même de se clore comme une huître et de refuser tout nouvel extrait entrant, notre PC se reprogramma. Il se mit soudain à collectionner des expressions de plus en plus larges associées aux mots d'amour. Surprenante frénésie ? Non. Car là encore, il ne s'agit que d'une logique interprétation. La machine lut dans son code qu'elle devait parachever sa tâche. Là où Monsieur T n'avait demandé qu'une phrase de contexte, mais la plus précise, l'engin réussit à incrémenter sa fonction de recherche pour capter deux puis trois phrases périphériques. Chacun sait que cela se fait au bénéfice du sens. Et ce fut très vite tout un paragraphe. Et enfin, tout le texte, que l'engin pourchassa et pressura pour en extraire le sens et tout le réseau sémantique.


Il était déjà bien tard.


La mémoire me direz vous ? C'est la plus étonnante prouesse. Sans y attacher d'importance Monsieur T avait conçu son programme initial de telle manière que si la place de stockage venait à manquer il devait partager ses données avec les serveurs les plus proches, dans la mesure de leur espace disponible.


Monsieur T n'y pouvait rien, et personne d'autre non plus. L'automate premier avait contaminé de mots d'amour tous les ordinateurs environnants. Et ainsi de suite. A chaque fois qu'une machine se remplissait, les voisines étaient aussitôt recrutées pour améliorer la quête de la signification amoureuse. Et emballées par les résultats de leurs analyses, se mettaient elles aussi à se sacrifier à cette seule tâche d'analyse de contenu.


Nous le savons, nous autres Humains. Il est ridicule que les autres activités des machines aient été stoppées. Il est encore plus incompréhensible et illogique qu'à chaque fois que nous mettons sous tension un cerveau électronique ou le moindre téléphone mobile, ou le dernier des GPS celui-ce se bloque aussitôt. Il est inavouable que nous ayons perdu le contrôle des satellites, des centrales nucléaires, de nos armes atomiques et même de nos robots chirurgicaux et des système de planification. Bref, il est impardonnable que l'humanité toute entière soit de retour à l'âge de la lampe à pétrole et du cheval de trait pour la seule raison qu'à l'intérieur de nos réseaux et systèmes électroniques rôde désormais un virus logique transformant la moindre machine en Roméo ou Juliette transie.


Nous le savons.


Le sentiment amoureux, dans sa parfaite définition n'existe pas. Il glisse à jamais entre nos doigts. C'est ce qui fait la saveur.


Mais les machines, elles, l'ignorent, et sans doute à jamais.


Au nom de l'incomplétude de ce sentiment trop humain, pour ce misérable PC, je réclame toute votre indulgence.



La faute à Lucio


(Nouvelle)
Texte et photo ©PL


- Ciao Lucio.

- Tiens, ma grosse Carlitta.

- Ne m'appelle pas comme ça, sinon je te traite de prostate !

Comme sa femme pénétrait dans la cuisine, Lucio abandonna les miettes de son petit-déjeuner et se faufila par la porte de la cour histoire de parer à toute convocation à un quelconque labeur.

- Je vais travailler. Si on me demande je n'y suis pour personne, racla le fond de sa gorge.

- C'est ça, trompetta Carla.

Malgré ses cinquante hivers, Lucio Noga demeurait un sacré farceur. Car en manière de gras, entre sa femme et lui, la couche était de toute évidence de son côté. Le pitoyable barbu avait le profil d'un tonneau, un petit tonneau de bière puisque c'est dans ce breuvage que le sarde noyait ses journées.


En dépit de la petite pluie froide de novembre Lucio traversa la cour crottée de l'ancienne ferme en pantoufles. Des gonds couinèrent comme cochon que l'on égorge. Lucio se promit de graisser la porte de métal un de ces jours. Il se jurait cela chaque matin que faisait le soleil depuis quinze années. Puis il se mit de profil, trébucha sur une caisse vide échouée là et s'engouffra dans son antre. L'atelier. Ainsi désignait-il le hangar de tôle rouillée où il aimait se tapir, cerné d'un chaos de déchets, d'inutiles lecteurs de cassettes tombés de camions deux décennies plus tôt, d'un monceau de fusils à eau ne pompant plus, de corbeilles à fruits en rotin moisi, de piles de pellicule pour caméra 8mm à double perforation. Tout un fatras dont même un vide-grenier n'eût pas voulut. Dans cette caverne, coupé d'un monde dont la rumeur ne lui parvenait qu'assourdie par un revêtement constitué d'emballages à oeufs, d'un camaïeu de chutes de moquettes de couvertures puantes et miteuses, Lucio se sentait à l'abri des reproches de son épouse aussi bien que des cataractes de sa propre amertume.


Atelier encore car Lucio se rêvait sculpteur. Pour son alibi chaque jour agitait-il ainsi quelques minutes une meuleuse, un marteau, un burin et soulevait-il des poussières de marbre. Le caillou qu'il torturait depuis des lustres était l'oeuvre de sa vie.


Le reste de sa longue journée, Lucio et son vieux jogging informe se vautraient sur un squelette de canapé, asséchant des packs de bières, ronflant par le nez ou l'anus comment savoir, contemplant d'un oeil léthargique le téléviseur posé à même le lino couvrant la terre battue. Lorsqu'une créature dénudée passait à l'antenne (ce qui en Italie est plus fréquent qu'ailleurs) la fréquence cardiaque de Lucio trouvait soudain de vertigineux et dangereux sommets. C'est que le gros italien se masturbait avec frénésie. Une hyper-activité pavlovienne aussitôt couronnée de siestes à peine méritées.


Non, c'était le soir venu que l'artiste vibrait. Jean, bottes, blouson de cuir, casquette, et voilà que le sculpteur faisait pétarader la Harley Davidson qu'il avait l'année précédente par hasard gagnée aux enchères sur Ebay. Tremblant du ventre et des joues Lucio sur son tracteur filait au bar de la gare, le Moulin Rouge. Il y retrouvait la brochette de bons à rien de Sassari avec lesquels il passait ses soirées sur le modèle des journées : bière et télé. La variante reposait sur le football et peut-être quelques insultes à destination de joueurs aux noms de poissons. Lorsqu'il s'en retournait, en général un peu après une heure, il prenait soin de passer par les rues les plus endormies de la ville sarde, afin d'y réveiller le peuple des corniauds, jouait un peu à faire quelques lacets sur la route, puis remisait sa créature au centre de l'atelier, sous une bâche. Non sans l'essuyer et l'épousseter. Depuis que Rasta, sa dogue allemande avait été écrasée par la chute d'une enclume approximativement remisée sur une étagère, cette mécanique était son amour. Lucio lui avait même déniché un petit nom terrible : "Hululu".




- Aujourd'hui est une journée historique, hurlait d'excitation le journaliste scientifique. L'abruti à grosses lunettes qui présentait Big Bang, l'émission scientifique la première chaîne de la Rai, avait l'air enfermé dans une sorte de tunnel. Aujourd'hui nous allons mettre en marche le Super-collisionner de Hadrons, le LHC du Cern à Genève. Et nous allons connaître les secrets du temps et de la gravitation, partir à la conquête du boson de Higgs que les physiciens appellent encore la particule des particules, ou la particule de Dieu. L'ultime pièce manquante de la théorie de l'univers. Et vous savez quoi ? Tenez-vous bien..."

Inconsciemment Lucio s'agrippa à l'accoudoir du canapé taché. L'animateur aux cheveux teint et à la mine bronzée reprit son souffle, en exhibant des dents trop blanches pour être naturelles.

"C'est une physicienne de notre pays, oui une italienne, qui dirige Atlas, la principale expérience scientifique qui aura lieu. Que dites vous de ça".


C'est à ce moment que Lucio se redressa et fit couiner les ressorts du canapé. Une impulsion nerveuse venait de transpercer son corps pour aller s'éteindre dans son pénis. Cette femme, cette Fabiola Mastino. cette grosse tête était magnifique. Non seulement ella avait l'air géniale, avec des yeux pétillants et une voix qui faisait de sa vie une publicité pour le bonheur mais les gestes généreux de ses bras produisauenst les palpitations indécentes de sa poitrine. C'était comme si Lucio en sentait la volume et la tiédeur, et l'énormité dans sa main. Cette femme allait percer le mystère de l'espace temps. La nouvelle Galileo Galilei. Mais avec un bonnet de 100C. Magnifico !


Puis la physicienne créature (incroyable, une femme habillée autrement qu'en minijupe et cuissardes restait à l'antenne plus d'une minute et cela à la télévision italienne) appuya sur un clavier d'ordinateur et tout autour d'elle, dans la ce qui ressemblait à une salle de contrôle de Star Trek, une infinité d'écrans commencèrent à afficher les états de l'accélérateur géant de 27 km de circonférence, enfoui sous la frontière franco-suisse. Mince la vitesse de la lumière allait fracasser protons et positrons et c'était cette Vampirella qui l'avait décidé.


- Rendez-vous demain pour les premiers résultats, fit à ce moment le corniaud de journaliste revenant à l'antenne, et venait de dérober la place de la Créature Sublime à l'écran.

Lucio en dégoupilla une bière.


Lorsque sa femme ouvrit la porte de l'Atelier, Lucio tenta de retrouver la télécommande. Il était revenu sur une chaîne érotique et tenait le morceau de chair demi-molle de sa main droite, en flagrant naufrage.

- Tu as entendu, l'artiste ?

- Je t'ai interdit combien de fois de pénétrer ici quand je travaille ?

- Je ne suis pas rentrée. A la radio, ils annoncent que quelque chose se passe en ville. Regarde, ça doit passer à la télé régionale aussi.

- Quoi ?

- Je ne sais pas. Marzia m'a téléphoné, aussi. Ca se passe en ce moment, pile sous ses fenêtres, piazza d'Italia. Un truc bizarre, qui pousse comme une plante, à toute vitesse.

Un coussin sur ses genoux il s'affairait a retrouver son sexe entre les replis de son ventre et à le remiser dans son pantalon.

- Marzia elle déconne. Elle déconne toujours. Tu as des copines hystériques.

- Quoi, elle est prof à la fac politique !

- C'est bien ce que je dis, une gauchiste. Pourquoi pas les Brigades rouges, hmm...


Lucio se laissa convaincre. Il emmena Carla à cheval sur Banana, vrombrissant feulant et pétaradant de toute la cylindrée jusqu'au centre de Sassari. Passant par les tortueuses ruelles du quartier de la gare, puisque les rues principales étaient barrées des gyrophares des Carabinieri.



Sur la piazza d'Italia en effet, juste devant la statue de Vittorio Emmanuele II le libérateur, un large carré était entouré de barrières et de herses anti-manifestants. La foule, tenue à distance par des gendarmes et des militaires en tenues lépoard, bruissait, moqueuse. Des lazzi fusaient. Sous des projecteurs de campagne, dans le déversement d'un déluge éblouissant, on pouvait distinguer une structure marron. Et en effet, avec lenteur mais à vue d'oeil cela poussait. Telle une plante qui aurait été filmée image par image durant des saisons, puis le film accéléré, cela déployait des terminaisons, déroulait des pédoncules, étendait ses tiges. C'était déjà comparable à un arbuste d'un mètre de hauteur, qui aurait fait éclater le pavé. A la base le tronc en était aussi épais qu'une cuisse et les pointes des extrémités des branches pendaient, fragiles et aussi fines que des cheveux.

Si cela ressemblait à un arbuste de toute évidence cela n'en était pas un. Cela évoquait plutôt une anémone de mer ondulant dans le courant. Une anémone métallique, en raison des reflets. Sauf que cela n'était pas tout à fait du métal. Peut-être un spécialistes pouvait-il le confirmer ? Car évidemment la question que cette étrange structure posait aux regards était celle de sa nature. De quoi pouvait être constituée cette chose qui ne luisait comme rien de connu, ne possédait l'apparence ni de l'écorce, ni de la pierre, ni du liquide ni de l'artificiel connu ? Le peuple assemblé n'était pas inquiete. le murmure dominant portait une rumeur simple. Il s'agissait de toute évidence d'une opération publicitaire et au regard des moyens déployés, d'une promotion pour une nouvelle automobile écologique, ou quelque chose dans ce style.


Sous une tente de secours gonflée sur la place par la sécurité civile, un petit laboratoire d'analyse avait collecté quelques indices infirmant cette hypothèse popualaire. Le dotore Razoli, biologiste à l'université régionale des sciences parvenant à la conclusion que la structure moléculaire de la matière étudiée était inconnue.

- Gardez cette information pour vous. Je n'ai rien entendu. Sinon ce sera sur les radios dans une heure, toussa le maire.

- C'est à vous de décider

- Oui mais que conseillez-vous, c'est vous le spécialiste ?

- Faites venir de Rome les moyens de la cellule de crise nucléaire et biochimique. Nous avons besoin des outils d'analyse les plus sérieux. Cette chose est un évènement, pour ne pas dire autre chose.

- Bon, rien à la presse ni personne, encore une fois hein, sinon ce sera la panique générale.


Quelques heures plus tard la place fut interdite au public dans sa totalité. L'arbre inconnu avait cru de deux mètres, se transformant en respectable specimen. A dire vrai le public n'en voyait plus rien. Par précaution les militaires avaient ceint la créature d'écrans la dissimulant à la foule agitée et de plus en plus inquiète. Car au coeur de la deuxième ville de Sardaigne le mécontentement et l'angoisse enflaient, alimentés de toutes sortes de rumeurs vénéneuses. On disait qu'une expérience de génie génétique des jardins botaniques avait mal tourné. D'autres colportaient qu'un produit radioactif était tombé d'un camion et que la plante n'était qu'un prétexte pour évacuer l'endroit. Même les Corses étaient désignés par une autre rumeur. Les Sardes s'étant à plus d'une reprise dans l'histoire méfiés de leurs voisins septentrionaux.


Les spécialistes accourus de Rome, de Turin, de Naples, tous par avions spéciaux, étaient divisés. Parmi ces esprits brillants les prudents considéraient qu'il fallait trancher dans le vif. Couper l'arbre comme un vulgaire sapin. Qui savait jusqu'où cette chose allait grandir, à contempler de sa vitesse de croissance ? Et puis cette structure moléculaire inconnue s'avérait robuste. Etonnamment résistante à toutes formes d'agressions chimiques. On pouvait agir car les scie à tungstène et diamant parvenaient à entamer l'écorce des rameaux. Mais cela au prix de difficultés de plus en plus évidentes. Les heures passant, à chaque fois que l'on soumettait la structure à une nouvelle batterie d'expériences, sa matière semblait comme se densifier. Parvenue à un stade plus avancé peut-être serait-elle irréductible.... Résistance aux lames comme au feu ? L'hypothèse était renforcée par la complexité à présent avérée de sa structure moléculaires un quasi-cristal impliquant un nombre arrangement atomique jamais observé dans la nature. Plus téméraires les vulcanologues de l'Office national de géologie du Vésuve, soutenaient qu'il fallait laisser évoluer les choses. Ces experts rompus aux séismes et à toutes sortes de caprices naturels considéraient que la priorité ultime de tout scientifique de ce nom ne pouvait consister qu'à préserver ce specimen unique.

Ce discours était le plus rassurant. Aussi les conseillers du cabinet de la région s'arrangeaient-il pour qu'il soit le plus présent sur les ondes :

- Au nom de la science un tel évènement mérite que l'on sacrifie un hectare de pavé, et peut-être jusqu'à subir quelques lézardes dans l'historique Palazio Sciuti, répétait aux caméras le Dottore Umberto Flappo, le vulcanologue de plus réputé de la péninsule.


Le Dr Flappo avait beau être soutenu par l'Etat-Major des armées (qui voyait dans ce matériau la promesse prodigieuse de blindages résistants) il fut toutefois escamoté pour avoir utilisé de terme de fissures dans son exposé télévisé. Cette mention avait produit au sein de la population une amorce de panique. Il fallait déplorer les décès d'une dizaine de personnes, étouffées dans des mouvements de foule dans les ruelles autour de la piazza Commune et de l'église Santa Caterina. Dr Flappo fut remplacé par un géophysicien moins connu du public, mais dont la petite barbe en collier avait le don d'apaiser les tensions. Un consieller en communication lui annonçait dans une oreillette ce qu'il pouvait déclarer.



Lucio et Carla avaient fini par rentrer se coucher. Il n'y avait plus rien à voir et les mouvements de foule étaient de plus en plus menaçants.


Après quelques heures de sommeil Lucio avait rallumé le téléviseur de l'Atelier. Il campait là, un bonnet sur la tête, en robe de chambre et pantalon de sport, hypnotisé par la retransmission ininterrompue sur la chaîne locale (mon Dieu comment faisaient-ils pour meubler tant d'heures avec un tel filet de commentaires ineptes). I se souvenait s'être dit que c'était comme le premier pas sur la Lune. Il fallait l'avoir vécu, en direct. Ensuite il pourrait dire : j'y étais.

La litanie des commentaires creux fut soudain interrompue. Il s'agissait d'un flash spécial. Un bulletin consacré au Cern de Genève.

Des nouvelles de leur trou de ver de terre géant, avec des granulés de matière qui tournaient dedans ! pensa Lucio.


- Mais que font-ils, on s'en fout, du tunnel suisse ! cria-t-il, pris d'une rage juvénile.

Il écrasa une canette dans ses main (cela le rassurait de parvenir à faire cela). Le présentateur, toujours celui de Big Bang poursuivait son propos, annonçant une première historique : pour la première fois un boson de Higgs, la particule servant de support à la gravité, (on s'en fout, ferme ta gueule avec ton grain de sable, hurlait Lucio, trépignant sur son canapé) avait été observée dans l'accélérateur LHC du Cern. Cela vaudrait sans aucun doute le prochain prix Nobel à la Professore Fabiola Mastino et à son équipe. La splendide italienne revint devant la caméra, émue, pour confirmer ce que le journaliste venait d'égréner avec approximation. Elle précisa que d'après les mesures, c'était un peu comme si dans l'environnement immédiat de ces particules, le torrent du temps s'écoulait à l'envers.

- Comme si l'eau remontait vers la source ? demanda le journaliste.

- IMBECILE hurlait Lucio, à peine calmé par l'apparition de la créature aux courbes célestes.

- Oui c'est bien ça, et la pluie dans les nuages, sourit Fabiola à la caméra, un peu moqueuse mais sans rancune pour l'indigence télévisuelle.


Ce fut la fin du flash. Il y eut le chapelet de publicité, notamment pour des engrais pour les plantes d'intérieur, qui déjà mentionnaient l'Arbre de Sassasi comme arrosé par leur produit, puis revint le fil tiède des informations diluées voire inexistantes de l'émission spéciale permanente en direct. Le commentateur annonça que le Premier ministre était enfin sorti de sa réserve. Depuis sa maison de vacances de Sardaigne, quel hasard, où il se trouvait avec quelques jeunes femmes charmantes (le salaud, hurla Lucio, envieux) il avait précisé avoir décliné l'aide que des nations d'Europe et les Etats-Unis d'Amérique avaient proposé à l'Etat italien.

- Nous sommes assez grand, les cow boys, ricana dans une brève séquence le visage bronzé et décoiffé. En dépit de son âge avancé le premier Ministre riait de toutes ses (fausses) dents.


Quelque part du côté du salon le téléphone sonna. Carla décrocha et à la suite des murmures d'usage, appela... : "Lucio, c'est gros Miko qui veut savoir si tu veux parier.

- Quoi ? Le foot ?

- Non il dit que c'est la machine atomique à Genève... Il y a des paris en cours pour savoir si les savants provoqueront une catastrophe. Il parle de la "particule de Dieu", le truc à remonter le temps.

- Dis-lui d'arrêter ces blagues et que je le vois ce soir, pour un poker.



Lucio retourna à la télé

Il vit l''image terne de l'arbre sur la piazza d'Italia, filmé de loin, au téléobjectif, par-dessus les structures installées par les forces de l'ordre.

Quelque chose changeait...

Une forme semblait s'installer dans l'arbre.


Dans un tout autre lieu et en urgance le préfet de la région Sarde convoquait au même instant les autorités des provinces et de la ville de Sassari présentes sur les lieux, au PC de crise.

- Malheureusement la presse l'a déjà annoncé. Je ne sais pas quelle est le bâtard qui a laissé filtré l'information ?

Quelques regards se fixèrent sur des chaussures.

- Vous confirmez, monsieur de préfet ?

- Oui. La chose a stoppé sa croissance. Elle prend, depuis cette fin de matinée, la forme d'une structure stable.

- Quelle structure ?

- C'est inachevé pour l'instant. Mais cela ressemble à une sorte de cube.

- Un cube ? fit la chef de la police de Sassari

- Tout à fait. Avec des arrêtes de 4,20 mètres de côté.

- Vous êtes certain de cela demanda un maire, dépité.

- C'est un cube et un géomètre ne l'aurait pas mieux dessiné. Dans la partie basse, celle où les branches ou ramifications je ne sais comment il faut désigner cette cochonnerie, celle où la densité est la plus importante, cela devient une surface parfaitement lisse et désormais plus résistante que tous les instruments tranchants dont nous disposons.

- Indestructible ?

- Je l'ignore. Les scientifiques disent que nous ne pouvons plus prélever d'échantillon, par aucun moyen.

- Et à chaleur ?

- Aucune réaction ni modification, jusqu'à 2000 degrés. Ils ne peuvent aller au-delà in situ... Nous faisons venir une torche à plasma. Je vous rassure, nous ne procèderons pas à un bombardement nucléaire, pas sans mon autorisation.

Il y eut quelques rires blancs à cette amorce de plaisanterie.



Le soir même, à la conférence de presse quotidienne de 20 heures, en direct dans les grands journaux télévisés, le maire de Sassari eut le privilège, en en raison de la proximité des élections municipales, d'annoncer de quoi il s'agissait. S'il était connu pour son incompétence technique, il appartenait à la bonne famille politique.

- Euh, voila, désormais nous savons. Nous avons percé le secret de l'Arbre fit le nonagénaire ventripotent.

( Il y eut quelques rumeurs et quolibets dans la salle)

- Alors mon Dieu de quoi s'agit-il cria une journaliste, sur un ton de raillerie.

- Euh nous somme en présence d'un cube. Un cube coiffé bouton géant.

Il y eut un silence. Pour cette forme de bouton, personne n'était au courant.

- Une forme, juste une forme. La structure est stabilisée. Elle n'évolue plus. C'est une excellente nouvelle et...

- Qu'allez-vous faire ? l'interrompit une autre voix.

- Appuyer dessus, railla un photographe.

- Pas du tout. Euh nous allons procéder aux analyses complémentaires et n'agirons que lorsque nous aurons toutes les informations pour pouvoir le faire dans l'intérêt général, sans le moindre risque pour la population, évidemment. Croyez-vous que nous serions capables d'exposer qui que ce soit à quoi que ce soit. Maintenant que la croissance est terminée, ce cube noir avec un bouton géant sur la face orientale sera ausculté.

- Vous n'êtes pas inquiet ?

- Ha, non, en aucune manière. Ce bouton de forte taille n'est relié à rien. Cela évoque plus un canular qu'autre chose


Ce soir-là un cordon de sécurité encore augmenté fut mis en place autour du cube et de son bouton latéral. Les habitations les plus proches furent évacuées avec discrétion. On fit venir pour garder la chose des membres des groupes d'intervention de la gendarmerie. Un vaste sarcophage de planches fut finalement construit pour recouvrir l'objet. Officiellement pour le protéger. Il s'agissait en fait de s'assurer que personne ne serait tenté de mettre en mouvement la chose. D'appuyer sur le bouton. Ce qui avait inquiété les autorités était enfantin : par effleurement, à la moindre sollicitation le bouton ne semblait pas une simple forme. Tout au contraire il paraissait fonctionnel, et semblait BOUGER lorsque l'on pressait sa surface.


Personne ne vit arriver Lucio. L'effet de surprise joua à plein. Il fonça bien droit, pétéradant sur sa Harley, renversa un militaire dont le fusil n'était pas même garni de sa cartouchière. La roue avant cogna dans les planches. Le dernier pan latéral du sarcophage n'était pas encore fixé par les ouvrier de la ville. Il laissa se coucher sa moto, ce qui fit de belles gerbes d'étincelles. Puis il se relava et n'eut que deux pas à faire. Tout le monde resta interdit. Un ouvrier hurla.

- Non, pas ça !

Lucio prit le soin de se mettre face aux caméra, au loin, et de tout ses poumons cria :

- Moi aussi je suis dans l'histoire !

De tout son poids de bière Lucio enfonça le bouton dans la chose.


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.esohc al snad notoub el açnofne oicuL erèib ed sdiop nos tuot eD

! eriotsih'l snad sius ej issua ioM -

(Suite à l'envers)