Un peu de ce ciel



C'est par ici, dans les étages et l'atrium du bâtiment 40 (expériences CMS et Atlas), et sinon à la cafétéria du Cern (Centre européen de recherches sur les particules), à Genève, que s'affairent les milliers des cerveaux qui doivent, devraient, auraient du, voici quelques mois, débusquer les lois obscures de notre monde. Leur mission, puisqu'ils l'ont ainsi définie : chatouiller une particule non encore vue mais attendue par la théorie du "modèle standard", roulement de tambour, le Boson de Higgs.

M. Peter Higgs existe, un journaliste l'a rencontré, dans son rôle de fantôme écossais.

On le sait : un incident technique a reporté de quelques mois le démarrage effectif de la nouvelle machine géante, le LHC ou collisionneur à protons. Une panne sommes toutes prévisible : la complexité de la machine, les efforts et les contraintes subies par les matériels entassés dans l'anneau de 27 km de diamètre, les aimants supraconducteurs pour imposer leur ronde aux paquets de protons, les tonnes d'hélium chargées de réfrigérer tous ces petits monstres magnétiques.

Qu'est-ce qu'un collisionneur ? Une machine à isoler puis expédier des constituants de la matière dans un tube, le plus vite possible, pour les fracasser. L'idée étant de les briser, ou d'en altérer le comportement de manière à en étudier le contenu. Ne sommes-nous pas de drôles de rêveurs briseurs d'objets ? Ou alors des traqueurs de créatures que nous créons au fur et à mesure, pour mieux les observer...

Matière, antimatière, quarks, gluons, bosons. Les populations du continent de l'étrange physique des particules m'ont toujours attiré. C'est même pour leurs beaux yeux que j'ai sauté dans la science, gamin.

Au passage, rappelons que le boson de Higgs est une évanescente créature sensée peupler le cosmos et expliquer pourquoi les choses, vous, moi, et les autres, avons une masse. Car en effet donc l'un des plus colossaux mystères de la physique contemporaine repose dans cette question vieille et belle comme la lune : pourquoi pesons-nous quelques chose plutôt que rien ?

Au long de toutes ces journées où, invité parmi eux, j'écoutais les physiciens, le patient et merveilleux Philippe Ghez, toute la formidable équipe du Laap, d'Annecy le Vieux (participant à la conception et au fonctionnement des expériences sur le LHC), je me demandais d'où pouvait bien provenir ma fascination.

Et d'où coulait l'énergie qui des vies entières faisait se pencher ce peuple étrange sur les arides mystères du monde ?

Car avouons-le, tout cela est aussi sec que le sable d'une dune asséchée par le vent. Et en les écoutant ma tête parfois prenait des pesanteurs de pastèque. Mais voir cette armée de huit mille physiciens en marche vers Le Mystère Absolu me semble tant de fois plus imposant que la place Saint Pierre noire de monde (horrible et fier mécréant que je suis).

Aux antipodes des laïus de ces frères jumeaux pas mêmes comiques (misérable et médiocre science de TV) ou des pseudo certitudes infusées de mauvaise foi par l'allègre Claude je ne glisserai ici qu'une confession. Ce qui m'émeut, humble spectateur de cette quête, est l'extraordinaire contrainte où demeurent les savants, les vrais, à contempler la nature à travers le prisme de leur plus respectueuse et modeste considération.

La quête du mystère ne ressemble-t-elle pas à l'activité humaine la plus sereine et la moins tordue ? Avec l'art ? Oui, tant que celui-là se tient éloigné des marchands. Je ne parle ni des brevets, de l'industrie, des armes, ni des mille conneries et autres usages que nous en bricolons ensuite. La science et le fric c'est l'art et le fric. Le second dévore le premier. Non, je ne discute que de cette brûlante et délicieuse envie de savoir. Celle de notre enfance. Pourquoi tombent les fruits ? Comment dorment les dauphins ? D'où explosent les soleils ? Avec cette envie-là aucun moyen de piper les dés. Evidemment, certains font semblant. Il y a chez les aventuriers du savoir autant de mythomanes qu'ailleurs. Un sous-groupe carrément sur-représenté dans les médias. Mais qui trompe-t-on ? Vous pourrez collectionner titres, médailles, publications, best-sellers, être membre de l'Académie et bouffi de certitudes. Si vous êtes nul, les "collègues" auront mal au ventre, à force d'en rire.

Sincérité malgré vous, donc.

L'autre étonnement demeure que si l'on désire en savoir un peu sur le monde alors il convient, au passage, d'oublier que nous ne sommes qu'humains. Imaginer que le monde existe, au-dehors de nous, sans se préoccuper de nous. Une sorte de condition pour pouvoir le contempler sans l'altérer.

Cette intuition m'est venue, gamin, tandis que les flocons de neige venaient fondre sur un pare-brise, par un dimanche de janvier alsacien. De ce que je voyais de l'intérieur de cette bagnole j'ai pu déduire avec l'écartement croissant des flocons, que le phénomène de résistance de l'air était proportionnel au carré de la vitesse à laquelle fonçait mon père. Rien à voir avec moi. Le monde, quelque chose d'extérieur, qui ne m'appartient pas mais à qui j'appartenais. Une union autrement sacrée que de se figurer que je suis au centre.

Un peu de ce ciel.






Vies de marins

Voiles et Voiliers consacre, dans son numéro d'octobre, un dossier de 16 pages à Nicole Van de Kerchove. Je ne parlerai plus ici de la douleur du départ de mon amie à la vie si belle et rebelle. Mais je ne pouvais pas n'en rien dire. Un beau texte, et un joli boulot d'exhumation de documents et de photos. Merci Laurent, merci Eric.
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Il conviendrait au passage de saluer le départ de Willy de Roos, un autre frère de la côte, que le crabe a emporté au coeur de l'été. Oui faisons-le. Nicole sinon en grognerait de mécontentement.

Coup de canon. Passage du nord-ouest en solitaire, navigation autour des deux Amériques... Celui -là non plus n'avait pas sa pipe dans sa poche, mille sabords. Un verre d'eau salé pour toi, commandant. Il rêvait de Magellan. De remuer les mêmes eux que lui, de l'étrave de son Williwaw. Il l'a fait, et ensuite a filé ses cartes du Détroit et des Canaux à Nicole. Encore une rasade, de rhum, cette fois... A toi.

La liste serait interminable. Les connus, les inconnus. Les trop humains et les autres.

Mais à quoi bon ? Pourquoi encore sillonner les Océans alors que la misère sévit, que les pirates, que les conflits "asymétriques", que le pétrole, etc...

Ce que le vent me glisse, en me prenant la nuque, les yeux sur l'horizon fréquenté par tous ces gars et ces nanas, c'est que maintenant que Magellan et les autres ont fait le boulot il est bien que certains continuent pour rien. Tans pis si les marinas sont pleines, si les cargos se multiplient, si pirates et rackets nous crient que tous ne partagent ni l'aisance et l'insouciance de naviguer.

Le geste élégant de ceux qui ont quitté, confort, certitudes, parents et amis, retombées médiatiques et enjeux personnels pour la beauté des vagues, ce geste là m'est aussi vital que la précision du jeu d'un virtuose. Ii y a désormais en mer une armada bateaux de plastoc, des mouillages pollués et des comportements de couillons.

Mais pour un patron de port corrompu, ou alors une Maud Fontenoy exemplaire de contre sens et de mythologie arpentée à l'envers, il y aura toujours ce marin anonyme, le coeur large, le front brûlé de soleil, qui aimera l'albatros et la mer comme la chantait Brel. Pour rien. Pour elle.

On dira longtemps d'eux qu'ils savaient naviguer.